lefeudecamp

Textes littéraires et questionnements revendicatifs.

Ambition mesurée

Ayant avancé le long travail de création d’un recueil de poèmes, je viens d’aboutir la rédaction d’une préface en guise de frontispice. J’y soumets, quoique rapidement, les principales motivations d’écriture qui forment mon projet littéraire.

Préface de l’auteur

La volonté de rédiger une préface n’est pas une compensation des lacunes du texte, mais un vade-mecum à destination du lecteur, un outil peut-être pour éviter les contre-sens, mais rien que je dirai ne se trouvera pas déjà dans mes poèmes. Le Retour en terre est un recueil de poèmes qui fait suite à un autre recueil encore inédit, que j’ai intitulé L’Acheminement du cygne et du singe, lequel emploie, en plus de celle qu’on trouvera ici, une langue plus brutale, plus sèche, moins haute, mais non moins intense, comme si de deux souffles, l’un venait du bas, et l’autre du haut. La voix du poète, ou de l’écrivain en général, pousse à l’élévation : d’où qu’elle se place, qu’elle le pousse du dessous ou l’aspire vers elle qui le surplombe, elle élève le lecteur. Il ne s’agit pas pour ma part d’un commentaire moral, mais plutôt du partage d’une humanité retrouvée. Parallèlement à ces deux ouvrages versifiés, j’écris un roman méta-littéraire qui intercale prose narrative et poèmes. Ce roman n’a pas encore reçu de titre, ou pour dire la vérité, ne s’est pas encore arrêté à l’un de ceux auxquels j’aurais déjà pensés. Dans ces trois livres, le même projet littéraire s’est dessiné, quoique différemment. Je vais essayer d’exprimer ici comment la structure de mon recueil répond à ma démarche. Je crois pour cela qu’il me faudra répondre de mon rapport intime à la poésie. Pour ma part, celle-ci n’est pas arrivée dans ma vie à l’âge adulte, mais a, depuis petite, exercé sur moi une forme de fascination. Je ne chercherai en aucun cas à faire ici une biographie, cela n’est pas dans mes projets, mais à dire comment l’acte poétique a progressivement installé en moi un rapport différent à soi et aux autres. Je parlerai en outre uniquement de ma vision de la poésie, comme je ne veux nullement imposer une identité poétique que l’on pourrait plaquer d’un auteur à l’autre. Ma démonstration peut paraître aphoristique, mais elle n’est que l’humble tentative d’exprimer sous quel le signe se place ma propre écriture, et je n’ai nullement la prétention de dévoyer les ambitions auctoriales parallèles à la mienne.

La poésie fut non pas un premier amour, mais un premier moyen d’expression de l’intériorité : comme tous les enfants, un besoin d’exprimer le monde sous une forme artistique, « sublimée », s’est fait ressentir, un moyen s’il en est, d’affirmer l’existence plus profondément que ne pourrait le permettre le langage ordinaire auquel l’habitude a ôté l’intensité. Je dessinais comme j’écrivais, sans perspective, à plat, avec des contours de feutre épais. La poésie, pour l’enfant que j’étais, et sans doute pour les non-lecteurs de ce genre, s’affirmait comme le médium par excellence d’un monde à transfigurer, à embellir, et je voulais ainsi rendre beau le portrait imparfait que je tirais sur une feuille de cahier. Je fus pour tout dire éblouie par ce que je me figurais être ma capacité à trouver une langue poétique, prête à incarner la contemplation du monde, c’est-à-dire à se faire les yeux du poète, sur le poète, dans son monde. Évidemment, les années passant, le poète en herbe continue d’écrire, dessine parfois en marge des textes, et parfois regarde son esquisse ou se lit. Bientôt, il lit d’autres auteurs, et ces lectures qui l’accompagnent changent considérablement, du moins en apparence, ce qu’il met sous le nom de poésie, car sa vision inconsciente de la littérature, qu’il a pratiquée fut-ce sous une forme fort imparfaite, prend progressivement la consistance d’une réflexion : l’enfant prend conscience de son corps et de ce qui l’entoure, et cette conscience motive différemment son acte d’écrivant (si je puis réemployer les termes de Roland Barthes), en devenir d’écrivain.

Cette contemplation du monde ne fut cependant pas qu’un point de départ, car elle est demeurée pour moi une source pérenne d’inspiration, la cause même de mon activité. À l’intérêt que je portais au-dedans et au-dehors, est venu se greffer un intérêt pour le mystère qui régissait ce monde. Je fis d’abord mes preuves dans la foi, avant d’en apercevoir, toute opinion gardée, ce qui y sous-tendait : le mystère du monde, exploré sous de nombreuses facettes dans les diverses religions des quatre horizons, me semblait la peau de l’essentiel. Cette peau n’était pas ce vers quoi devaient tendre mes efforts, mais le voile que je devais soulever pour toucher une conviction plus profonde : la place de l’homme entre ciel et terre, non pas dans le fol anthropocentrisme dans lequel les siècles passés l’ont conforté, mais comme un maillon inextricable, comme un élément constitué et constituant de l’univers. La contemplation devint alors non pas la révélation de la fracture entre dehors et dedans, mais un acte d’accouplement du moi et de l’univers. La contemplation est donc éminemment un acte d’amour, idée sur laquelle se clôt le recueil, dans la section « Clausule ».

Dans la langue, le poème cherche à atteindre une beauté paradoxalement ineffable, et la crainte du poète à heurter le laid est une manifestation du premier degré de la contemplation, car celle-ci est motivée explicitement. Entré dans le système fallacieux du manichéisme par les détours de la sophistique, le poète croit d’abord que contempler revient à purger le monde d’une partie de ses fondements : le trivial ; or, le beau ne saurait être sans le laid. Il va devoir contempler autant l’un que l’autre pour retrouver l’unité fondatrice du monde et révoquer ses jugements. Ce n’est pas l’exacerbation du beau et du « bien dit » qui l’aidera dans sa quête, c’est la pleine conscience de sa tâche ardue, c’est la volonté d’embrasser le Tout au risque de tomber dans le vide. Il croit sélectionner la beauté dans une partie de son observation, avant de constater que tout objet est digne de beauté. D’abord, au néophyte, la montagne est la montagne. Au disciple non aguerri, la montagne n’est plus la montagne. Enfin, au sage, la montagne est à nouveau la montagne. La recherche de l’outil juste, approprié, adéquat, est la première étape à laquelle s’attelle notre poète. C’est ce que j’ai cherché à mettre en œuvre dans la section « Verbe ». Le penseur dactylographe se rendra alors compte que cette arme s’utilise dans l’immobilité la plus active, car c’est seulement après avoir freiné la course furieuse après la vie en société qu’il saisira réellement le mouvement de la grande horloge. Il faut qu’il se fixe à un point de cette mécanique pour sentir le balancier l’emporter pleinement. Il saura que l’immobilité n’est qu’une feinte apparence, que la nature emporte tout son corps, mais aussi que la puissance d’évocation de son art vaudra plus que tous les efforts perdus des alentours : il passera d’agité à agitateur. Il deviendra une force tranquille. Le poète est l’exacte expression de l’économie de l’énergie : à la frénésie humaine qui disperse ses forces dans d’inutiles combats, il s’impose par sa durée. C’est un calcul mathématique : si je suis nécessairement emporté par le principe de la vie elle-même, mon agitation est un redoublement de l’agitation. Si je veux freiner ma course pour mieux percevoir le tapis roulant qui m’emporte, je dois me fixer à ce sol qui se dérobe sous mes pas, m’imposer par mon assise. Je ne serai pas immobile, car l’immobilité m’est refusée, mais je serai lent, et cette lenteur sera pour moi les crampons et les harnais qui manquaient aux coureurs aveugles dont la course précipitée dénaturait le rythme, rythme de l’humanité, et plus exactement, rythme de l’homme pris dans la nature. La poésie peut être le lieu d’une révolution qui se fait en soi. C’est ce qu’on trouvera dans la deuxième section, intitulée « D’immobiles danses ».

Pour le dire encore dans d’autres termes, il me semble que si le Verbe est Dieu, quelle que soit la dose de divinité ou d’athéisme qu’on prête à ma glose, cela signifie que la parole est créatrice, elle agit sur la conscience, si ce n’est sur celle d’un quelconque lecteur, au moins sur la mienne, et je sens que la poésie, la littérature, possèdent ce pouvoir de transmuter le plomb en or, le mot en vie, car celui-ci se répercute, sous toutes les facettes permises par sa large palette, en nous-mêmes, à quelque âge, à quelque moment de la journée, consciemment ou inconsciemment, car le mot est un seuil entre le corps et la pensée, entre je, tu, il, elle, nous, vous et eux. Le mot dit la quête de vérité, et dans l’idéal nous la voudrions belle. Nous l’embellissons alors vainement, jusqu’à ce que toutes les apories d’une vue de l’esprit tombent et découvrent que tout est beauté sous l’œil neuf du contemplateur, qu’il faut voir du dedans et du dehors la ferme existence du monde, ne pas hésiter de l’un à l’autre, mais bien les saisir tous deux à la fois, et c’est là la tâche du poète. Il met ses sens à la disposition de tous, il les aiguise, les affûte, les tend de toutes ses forces pour s’extraire de ses propres mécanismes et retrouver une once de pureté, parmi toutes les saletés qu’il soulèvera en même temps, car telle est l’ingratitude de son ouvrage. Il doit choisir la langue qui dit le mieux sa perception, et en même temps, ne peut inventer la sienne que parmi les édifices de ses prédécesseurs, de ses contemporains, éviter les redites en sachant pertinemment qu’il n’inventera rien, ou si peu, résolu à trouver sous la nue de l’inconstance un point fixe. Il se sent encouragé par la force de telle voix, se détourne du brouhaha par ci, s’émeut d’un chant par là, et à toutes ces cordes tendues, tente d’ajouter la sienne, afin de composer l’immense symphonie des bardes modernes.

Cette langue lui permet de passer à travers la toile de ses yeux, d’en déchirer le voile, car cette percée lui est la faille désirée de ce qui séparait dedans et dehors : ainsi en va-t-il de la section « Mur blanc troué d’une tache noire ». Le poète transgresse l’ordre de l’habitude : il cherche par tous les moyens à contourner l’uniformité, à faire de la recherche de la nuance et de l’ombre son cheval de bataille grâce à son diapason linguistique. La plongée dans le temps et dans l’espace permet de retrouver le lien tenace de la vie à l’individu, c’est-à-dire en lui et par-delà lui, où la nostalgie du temps passé se fait ancre possible pour s’asseoir à même le présent. La langue du poète, en écho à celles de ses pairs, ouvre une quatrième dimension, celle de la contemplation dans une sorte d’absolu temporel et spatial. Le travail du souvenir façonne la sortie hors de soi : en nourrissant ma réflexion de ma propre expérience, je mets à distance le moi personnel afin d’y façonner un moi poétique, dépouillé du nombrilisme individualiste et fort de son apport à la construction intellectuelle et existentielle que le poète cherche à mettre en œuvre. Concrètement, la contemplation est une double distance, une première consiste en celle que nous sommes capables de mettre entre le moment présent et l’attente du lendemain ou le regard rétrospectif, tourné vers le passé, aussi anxieux ou paisibles soient-ils, et le second est le regard sur ce premier regard. La contemplation, c’est se regarder regarder. La mise en abyme est, semble-t-il, le seul moyen que nous ayons à notre disposition pour désamorcer nos vicissitudes, pour sortir du tourbillon de l’égocentrisme.

Au cœur du recueil, qu’il serait probablement plus juste d’appeler livre (car il ne s’agit pas d’un collage de pièces éparses mais bien de poèmes écrits à peu de distance les uns des autres et surtout qui ont une affinité) un réseau se forme : le livre est le lieu d’échos, de résonances tant lexicales, sémantiques que conceptuelles. L’intrication des poèmes à tonalité méta-littéraire, circonstancielle ou nostalgique confirme l’interdépendance du vivre et de l’écrire, du retournement d’une même surface sur elle-même, d’un endroit et d’un envers. Le corps du petit garçon retrouvé sur une plage en 2015, qu’on nomma « l’enfant de quelqu’un », interroge évidemment la lâcheté humaine sous couvert des dispositions de la politique d’immigration, mais plus largement, sous l’œil contemplatif de l’homme (et je ne dis pas du poète qui est avant tout un homme), ce genre d’événements est une honte faite au nom de la nature. On n’a jamais vu des animaux se cacher dans des conditions misérables pour fuir la guerre, et même les plus voyageurs d’entre eux, qu’on appelle oiseaux migrateurs, sont loin des contingences géo-politiques que nous nous infligeons. Ce triste événement ne fut pas sans me rappeler la naissance de Vénus sortie de l’océan, mais, loin d’être auréolé de gloire, il m’apparut dans un miroir inversé : si les mythologies expliquent aux hommes d’où ils viennent et où ils vont en faisant du miracle, du surnaturel, le lieu de la soumission de l’humain au divin, la mort de cet enfant est la marque d’une déchéance, une copie difforme et parodique de cette déesse de l’amour qui prit l’apparence d’un enfant mort régurgité par l’écume marine. On se passerait bien de toujours associer Éros et Thanatos… À ce genre d’accidents, que peut répondre la poésie ? Elle semble toujours confinée à la redite des mêmes choses, mais quand bien même y perd-elle sa capacité créatrice, quand bien même les mains qui la façonnent ne sont plus celles de Prométhée mais d’un énième sculpteur, elle est si chargée de tout ce qu’elle fut, qu’au moins pouvons-nous espérer qu’elle n’est pas faite que de ses cendres, mais qu’elle donne encore avec éclat les lumières qui manquent à notre humanité, et en particulier à notre cœur. Détournez-vous d’elle, jetez-la par-dessus bord, elle aussi la proue, le mât, la cale et le gouvernail du navire sur lequel vous tentez de la fuir.

Je me garderai de dire que tout poète est ce poète dont je parle : il va de soi que ce poète est la manifestation de ma vision personnelle, et qu’elle doit beaucoup à mes influences tant poétiques que spirituelles. Aussi, m’efforçant de mettre un mot sur le travail que je m’applique à réaliser, je dois bien faire un choix d’appellatif pour désigner la fonction du poète, si tant est que Victor Hugo m’autorise à reprendre son expression que j’ai dépouillée de Dieu et de la vocation de ses bergers. Il semblerait de ce côté-ci que je n’ai nulle prophétie à annoncer au monde, mais simplement l’ambition d’un rappel à soi. La poésie ne m’apparaît pas plus altruiste qu’égoïste : elle est l’interrogation des ponts jetés entre les cases dans lesquelles nous enfermons des données. Au fond, il me paraît incontestable que toute production artistique se limite à la vision personnelle de l’auteur : je ne puis parler des autres qu’à travers moi, je ne puis m’octroyer les yeux de l’autre pour me regarder moi-même, je puis tout au plus imaginer quel est son regard, mais c’est encore là l’expression de ma propre imagination. Le poète, s’il s’évertue à étudier la langue, n’est guère moins enfermé dans un système langagier que les autres. C’est là, à mon sens, non pas une faiblesse, mais un fonctionnement qu’il est utile de connaître : quand je disais tout à l’heure que la littérature peut agir sur la conscience, ce n’est pas l’auteur qui va intervertir son système de pensée avec celui de son lecteur, mais le lecteur qui va s’accaparer le système de pensée de l’auteur afin d’en tirer sa propre représentation du monde, au mieux l’ajuster, sinon passera sur l’ouvrage comme il arrive à tout un chacun de refermer un livre où rien ne nous émeut, pour ne pas dire où tout nous est indifférent. C’est une invitation au voyage, que l’on peut en toute liberté décliner.

C. C.

Evocation d’Apollon

Ô cris ! Ô hurlements de tant de charognards,
Prétendants de ton trône ! Ô ces loups montagnards,
Dont les dents acérées visent d’un œil ignare
Couronne ou diadème dont ta tête se pare !

Ton royaume s’étend à chaque nom de lieu,
Ta langue est la Babel des hommes glorieux.
Si d’Ion à Paris, de Venise à Modène,
Du Tibre au Palatin, de l’Anjou à Tomblaine,
Nul mot ne t’échappe, c’est que répond ta voix,
Pure, égale et sonore : Apollon est la loi.

De l’Olympe où tu vis au Parnasse où tu règnes,
Pourquoi faut-il pourtant que neuf muses se plaignent ?

Pendant qu’Orphée pince les cordes de son luth,
Que Pindare à son tour lui donne la clef d’ut,
Elles ne dansent plus, les vierges éplorées :
Elles se cachent, las !, dans ta robe adorée,
Fuyant, incertaines, frêles, les maux delphiens
Que rien ne peut contrer, et qui furent les tiens.
C’est qu’elles ont senti une onde froide et veule,
Un hourra de brigands dans une large gueule.
Quoi ! C’est ton ennemi ! L’impie prostitution
Qui tend sa dent cariée sous un fard d’alcyon !

Toute ta compagnie accourt autour de toi,
Et te cherche et s’écrie au secours de son roi.
On traverse les cours, les jardins, les terrasses,
On appelle Apollon, mais c’est l’ami qui passe.
On l’entraîne avec soi à travers les salons,
Le palais des glaces, les chambres, les balcons,
Les boudoirs, cabinets, cuisines ou remises,
Jusques en haut des tours où les toitures grises
Vous regardent, tristes, répondant aussitôt :
« Mais… il n’est pas ici ! Retournez au château !
Fouillez bien les caves, tous recoins de poussière.
Puisqu’un roi ne peut pas abandonner ses terres,
Puisque tous ses sujets sont à lui pour la mort,
Puisque rien ne pourrait séparer âme et corps
Avant que Dieu n’ait dit “Homme, je te rappelle”,
C’est donc qu’il est ailleurs. »
Quelle pierre nous scelle
Les yeux, Seigneur ? Laquelle ? Et l’on cherche à l’entour,
Sans repos ni répit, sentinelle à sa tour
Que rien n’arrête donc.

Les chaumières sont vides.
Tout le monde est parti laissant le sol humide,
Là, une casserole, une assiette et un pain,
Un livre ouvert ici, sur des vers de Dupin,
Et la lampe allumée, ils l’auront oubliée,
Comme cette chemise, à moitié dépliée.
Tout le monde est parti, mais tu restes caché.
La nuit tombe sur nous, comme un linge taché.

Dans sa couche terrible, un peuple s’en retourne,
Veille dans l’insomnie comme une ombre qui tourne.

À l’aube, au lendemain, le coq n’a pas chanté.
Son silence est plus fort que notre cécité.
Une plume rousse dans le vent vole en loques
Et saute dans les airs, allure de sinoque.
Ton peuple dort aussi, quoiqu’il se soit levé :
Il est somnambule dans un cachot rêvé.

Nonobstant sur ton trône, où sont gravées tes armes,
Des yeux rôdent bientôt. Qui donnera l’alarme ?
Tout paraît mort ici. Plus de lyre ou de luth,
Plus de notes non plus qui formaient ton seul but.
Une face apparaît, elle n’est pas si laide
Que ces yeux le disaient, non, non, l’inconnue plaide
En son nom d’héritière, et elle plaide bien.
Sous son ample robe d’avocat plébéien,
Invoque son titre, sa famille, un registre
Qui dispose le droit – hélas ! Quel droit sinistre ! –
De jouir de ton sceptre, de ton trône, de tout
Ce qui t’appartenait de ton temps, mais, surtout,
Maintenant que plus rien ne s’oppose à sa place,
Elle jouit du peuple qu’elle tient dans sa nasse.

Infamie ! Trahison ! Elle appelle à sa cour
Tous les loups de la plaine, en un hurlement sourd !
Une tempête croît et roule à la lisière
D’une forêt battue, que la bonace enserre.
Les dernières couleurs que tu portas un jour
Périssent dans la course, en un soupir d’amour.
Oh insatiable faim ! Oh sanglante curée !
Apollon disparu, ta patrie dévorée !

Est-ce fini vraiment ? Quelque chose vit-il ?
Hé oh ! Répondez ! Hé !… Rien… Peuple volatil !…
Tes hommes sont soumis et tes femmes sont prises,
Que reste-t-il, Seigneur, du temps jadis ? L’église
Où l’on priait pour toi, est un tas de cailloux
Où les larmes gagnées par ces gueux de voyous
Ont peut-être séché. Les allées et les rues,
Sont-ce ces ornières qu’elles sont devenues ?

La langue des oiseaux pépie pourtant encor
Un chant de matelot revenu à son port.
Un enfant dit alors : « Leur voix m’est familière »
Mais il ne peut savoir quoi du chêne ou du lierre
Serre si fort son cœur, et l’embrasse si fort.
C’est chose nouvelle. Pour lui, c’est un trésor.
Il est ému, l’enfant, et regarde les mouettes :
« Sont-ce ces filles d’eau, là-bas, qui rient replètes ?
Comme elles sont belles ! Ah ! Quel amusement ! »
L’enfant suit du regard le moindre mouvement.
Là, un bond, là trois pas, et là, voyez leurs ailes !
On dirait la danse de blanches demoiselles.
Jusqu’à la fin du jour, ses boucles au soleil,
Il s’abandonne, lui, à ce gracieux éveil.

Fin.

Épilogue d’un roman inachevé

Mon manuscrit dans les mains, je relisais des passages silencieusement, parfois à voix haute, et j’écoutais la mélodie des mots comme une aube neuve. La face ahurie du monde, de mon monde, était là, et je ne savais que faire de ces entrelacs de griffes et de caresses. Mon désir d’écrire, puis ma bascule, qu’avaient-ils été ? J’avais plongé dans le cœur de mon existence afin d’en extirper une solution, et j’en étais sortie avec un tas de questions insolubles : tout s’était liquéfié dans un perpétuel silence à la constante interrogation qui avait creusé mon crâne, et pourtant, tout me semblait d’une limpidité encore inconnue quelques mois auparavant, à moins que, sous l’apparente immobilité des choses (et de ma mentalité en particulier), les choses eussent commencé bien avant à prendre un autre tour, à soulever une vaste rumeur qui avait fait tomber les branches cassées de mon immaturité cristallisée. À mesure que je lisais, je ne voyais plus les mots, je ne sentais plus qu’un vaste regard surplombant mon œuvre, un œil rassurant qui lisait mieux que le mien, car il distinguait dans l’obscurité confuse de mon verbiage, un motif bien plus fort, bien plus important, une cause qui se dégageait et justifiait ce que j’avais fait. Était-ce pour ainsi dire une théorie de plus sur l’autel de la littérature ? Un ramassis de signes pour ériger l’homme avant son œuvre ? C’était bien plutôt un halo de lumière qui se faisait sur mon expérience, qui éclairait les détails insignifiants de ma vie d’auteure, qui reliait aux fulgurances que j’avais déjà eues, la crayeuse matière à laquelle il se confondait et qu’il solidifiait, qui, de l’incertain serpentin, confectionnait un tout, beau, robuste. Ce n’était pas à proprement parler une sublimation de moi-même, certainement pas, c’était plutôt l’extraction de mon expression profonde, de mon langage pour dire le monde, limpide, dépouillé du pus de la peur de l’échec, apories que j’avais purgées non en domestiquant mon activité littéraire, domestication qui avait vite tourné à une forme de dictature du langage scolaire, qui avait fait de mes ébauches de roman des parodies de styles empruntés, mais en transfusant dans la vie romanesque ma vie de poétesse.

Car il y avait là quelque chose de pourtant évident dans la poésie, dont je ne m’étais peut-être jamais tant rendue compte quoique je le susse depuis longtemps : la poésie était le monde sacré, était le lien indéfectible entre l’existence pure du monde et l’existence pure de soi. Les cantiques chrétiens, les vers dorés, les dithyrambes dionysiaques, les adorables de Zoroastre, ont tous en commun non de louer quoi que ce soit si ce n’est Dieu, mais de répondre aux trois questions éternelles : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Inaltérables interrogations que posait et auxquelles répondait la religion, progressivement évacuée des sociétés occidentales, mais que continue de poser et auxquelles continue de répondre la poésie, sa digne légataire, et plus généralement, la littérature, quand elle construit à son tour un monde, dont elle ne réduit pas la part de mystère à une conclusion toute faite, mais quand elle la fait jaillir, quand elle en montre la splendeur et qu’elle ne fait pas de la fascination qu’elle exerce sur nous une simple curiosité d’intrigue.

Il y avait là un apparent paradoxe qui pourrait peut-être être levé, du moins me le figurais-je : la poésie posait trois questions pour interroger l’ordre du monde, mais elle y répondait par le silence, comme si l’absence de réponse était la seule réponse possible, car à l’interrogation du monde rien de la poésie, ou de la poétique, ne pouvait donner une solution, c’eût été confiner dans un système clos l’extraordinaire instabilité de l’humain, et au-delà de l’humain, l’instabilité du monde tel qu’on peut le comprendre. Mais la poésie peut faire résonner le silence sacré du monde dans sa langue, extraire la vibration du monde et la donner à entendre, à la sentir intérieurement, à en saisir le cristal sans le toucher pourtant. C’était, pour moi au moins, la seule façon de percevoir l’existence, dans son instable éternité. Comme si à la nature conditionnante répondait son possible effritement, comme si à la pure intention, à la volonté, répondait un sursaut de vide, l’absence de volonté, comme si au langage qui dit « je suis » Rimbaud répondait encore « un autre », dédoublant l’essence même du poète, homme et voyant par sa langue, sa langue mystérieuse, de telle manière que la vision qu’on se fait de toute chose est sans cesse anéantie par le sacré, cette instance outre nous qui répète le même et en même temps l’autre et nous invite à sentir son mystère. Mystère, tel est en effet le seul mot que je pusse employer : mystère comme une révélation de l’ordre du divin, qu’on ne puisse communiquer qu’à travers des rites d’initiés, et dont les profanes ne peuvent percevoir que de lointains effets, une beauté toute cerclée de secret. Le mystère de la littérature s’exprime dans le rite de la vie elle-même, par la répétition du mythe originel et fondateur qui dit l’instabilité du pérenne, comme une lumière vacillante qui ne s’éteint jamais et fait envisager l’obscurité à chaque vibration. La littérature dit la vie, la poésie en procède, exprime le miracle de l’existence, l’absence de repères comme seul repère. Mais la littérature n’est pas tout et la vie n’est la littérature que dans la mesure où la vie engendre la littérature. À son tour, la littérature imite la vie, elles sont perméables l’une à l’autre, là où la littérature n’est que le moyen, que le rite qui permet d’atteindre le mystère, au même titre que n’importe quel autre rite, la méditation, la prière, tout ce qui peut aiguiser la conscience et anéantir la raison, la vie est le but, la matrice, le tout.

Et plus encore dans ce constat que je faisais, il me fallait admirer le paroxysme de l’art : ce n’était pas seulement que l’art imitait la vie, il ne pouvait y avoir qu’un simple rapport d’imitation dans cette tension constante entre art et vie, mais une fusion toute effroyable entre l’un et l’autre, dès que l’art s’approchait de la vie ; c’était, non loin de la folie, tout mon être qui s’était plié à la ritualisation poétique, à tel point que je ne connaissais plus mon nom, oubliais si j’étais Claude ou Chloé, si j’étais l’empereur romain ou une humble bergère, si je dirigeais des moutons ou un peuple de brebis, un vaste peuple servile et rebelle à la fois, ou un néant sans commune mesure, le néant plein de loups qu’est l’imagination. Mes personnages, ne m’étais-je pas pliée à leur souveraineté toute puissante en ayant crû avoir moi-même toute emprise sur eux ? Je les avais accouchés pour mieux qu’ils me fécondent. Et n’avais-je pas, à l’instar de mes fantoches tyrans, répondu à des lois si rigides pour procéder à la création livresque, que le moindre écart aux règles de la littérature eût été non seulement impossible, mais même hors de l’imagination elle-même, tout au plus eût-ce été un vague désir dont l’objet même n’eût pas pu être dessiné ? Le rituel était là, dans l’horlogerie de la création, dans les rouages intransigeants de la mécanique poétique, et le supplanter eût été comme annihiler le deus litterarum lui-même, lui, son œuvre, mon propre dessein. Les rites ne variaient pas, ils nous amenaient à recommencer éternellement l’œuvre première, la vie elle-même, son mystère sans cesse rejoué, le supplanter donc, n’était pas créer une autre littérature, mais autre chose que de la littérature, les manœuvres étaient nulles.

Je courus dans la salle de bains pour trouver un miroir : je ne pouvais plus m’y reconnaître, mes traits étaient comme altérés par mon ivresse. Ce n’était plus un visage, c’en étaient cent, mille, un incroyable palimpseste sur lequel je ne lisais plus rien, un ensemble de hiéroglyphes ébranlés qui ne communiquait plus que l’inconstance de mon état, de ma pensée, de ma condition. Où étaient mes yeux ? Ma bouche ? Je voulais toucher mon visage, palper ce qui avait disparu, mais mes bras eux-mêmes étaient devenus sans couleur, sans matière, sans forme, seulement deux taches flottantes. Des larmes brûlantes bouillaient en moi, mais je n’avais plus d’yeux pour pleurer, qu’une angoisse tombée au fond d’un puits sans fond. Progressivement, le miroir lui-même ne refléta plus rien, devint un carré blanc sur lequel rien ne se distingua plus, que de petites taches noires, menues pattes de mouche. Mais comment voyais-je cela, sans mes yeux ? Que pouvait-être la perception du monde, si monde il y avait encore, sans organe pour y parvenir ? Je n’avais désormais plus de corps, une limpidité pourtant avait contesté mon angoisse, un miracle pâle : j’étais moi-même l’espace d’un verbe, une succession de signes, de mots, de néant enfin.

Vie de Léopold de Taillefer

nouvelle

Le comte Léopold de Taillefer a laissé très peu d’indications sur son existence. A peine sait-on qu’il était un parent éloigné de la maison des Matfried qui régna sur une partie de la Lotharingie au IXe siècle. Parmi les rares mentions de son nom, on trouve dans les archives de la ville de Metz une biographie de la lignée du comte Gérard qui fait état de son existence et du règne qu’il exerça sur une partie des pays ripuaires. Bien que son nom fasse si peu de cas d’étude, Léopold mériterait bien qu’on renouvelle l’intérêt des historiens, non pour la gestion de son territoire, car il ne s’est guère mêlé aux faits d’armes que le moyen-âge exalte dans les chansons de geste, mais pour son caractère singulier qui inspira la crainte à tout son royaume.

Léopold était marié à une certaine Ingeltrud, jeune cousine d’Ingeltrud fille de Louis le Pieux. Il eut d’elle neuf enfants, quatre fils et cinq filles, dont deux moururent en bas âge. De cela, les historiens sont à peu près sûrs, et nous pouvons en effet observer l’évolution de sa descendance qui s’éteignit au XIIIe siècle avec le dernier descendant direct de Léopold, Wilfried Ier. Cependant, fait plus isolé, un philologue à peu près inconnu retrouva aux alentours de la moitié du XIXe siècle, dans un des châteaux du Bigdau, la relation des exécutions publiques sous son règne. C’est cette relation, fort complète, qui attira mon attention, car elle alimenta pendant plusieurs années mes réflexions, et, à travers une intense étude de cette relation qui se recoupait avec des témoignages divers, notamment quelques lettres que Léopold écrivit lui-même et qui sont conservées aux fonds d’études médiévales de Mayence, je pus brosser les traits de ce seigneur.

Élevé dans la foi catholique sans avoir succombé au fanatisme, Léopold avait reçu une éducation sévère qui renforça son naturel autoritaire et grave. Un portrait de lui existe : les cheveux jusqu’aux épaules, légèrement ondulés et la barbe assez longue également, lui confèrent une certaine sagesse, mais cette apparente sérénité est contrariée par l’arête saillante de son nez droit, par sa lèvre fine et ses yeux un peu froncés, comme méditant quelque affaire qui l’eût préoccupé. Plutôt bel homme en somme, mais dont la beauté est troublée par un esprit bouillonnant. Ses proches parents et ses gens vivaient dans une complète soumission à ses ordres et à sa volonté. Dès qu’il eut l’âge de régner, toute sa province éprouva ce tempérament qui allait s’endurcir avec le temps. Léopold tint visiblement à gérer les affaires de justice, en délégant le moins possible aux seigneurs de ses terres les cas les plus divers. L’appréciation des requêtes variait sans commune mesure dans l’intransigeance la plus totale. Dès les premières années de son règne, on l’accusa d’être un tyran. Je crois plutôt qu’il fut un homme parfaitement incompris par ses pairs.

La première exécution qu’il prononça arriva tôt dans sa carrière : il n’y avait pas un mois que Léopold jouissait de ses pouvoirs. Le malheureux forçat était un paysan d’un village environnant, condamné à la pendaison pour ne pas avoir salué la livrée du roi. Il laissa une femme et treize enfants dont nous ne pouvons imaginer le destin. Quelques mois plus tard, on trouve la mention d’une autre mise à mort : celle d’un charron nommé Chrétien, condamné à mort pour une histoire fort improbable. Il aurait en effet conquis la femme d’un petit baron pendant la fête de la Saint-Jean et à laquelle aurait assisté ladite baronne. Difficile à croire qu’une telle femme se fût rendue à une fête villageoise et paysanne, mais l’affaire est ainsi mentionnée. Ce n’est pas pour cela qu’on le tua. Car voilà que ce fut d’abord le Sieur Hubert von Leitz qui traita ce procès, et celui-ci allait exiger une amende du charron et son exil, quand Léopold lui succéda dans sa fonction. L’accusé fut condamné à l’écartèlement. On trouve une série de païens condamnés pour leur manquement à l’Église, tous voués au bûcher. La peine de mort sous Léopold ne manquait pas de quelques variations. Rien de bien étonnant, sans doute, que ces mises à mort. Effectivement, celles-ci ne sont guère attractives, si ce n’est l’histoire de cocuage dont le manque de détails confère peu de croustillant à la lecture. Aussi, pour une seule année, le nombre de mises à mort approcha la centaine.

Un conseiller de Léopold, nommé Ulrich de Prüm, a tenté de jouer un rôle afin de tempérer le goût du sang propre à son souverain. Il sortit en effet de ses tiroirs le vieil édit de Clovis qui préférait la rétribution pécuniaire à la peine de mort. La vertu de la loi salique n’eut aucun effet sur Léopold. Ulrich proposa alors la délégation du jugement aux suzerains du pays, affirmant par là que Léopold eût plus de temps pour régler ses affaires politiques. Léopold n’en fit rien non plus. Le conseiller en dernier recours, appela à son argumentation plusieurs conciles qui s’étaient réunis et qui déconseillaient la peine capitale, au motif que celle-ci empêchait les coupables d’une possible rédemption. Léopold commença à s’impatienter et fit écarter du pouvoir cet Ulrich si importun.

Les choses reprirent donc leur cours habituel, à la différence près qu’on changea de greffier, comme en attestent les documents que nous possédons. Grand bien nous fasse, car celui-ci fut bien plus méticuleux et nous donne beaucoup plus de détails sur la tournure des événements. Toute une vie à brûler, pendre, échauder ou écarteler anima le cœur du seigneur. La minutie que le greffier mit à sa tâche nous montre implacablement que Léopold fut profondément injuste : une femme ici, nommée Magdalena, fut condamnée au bûcher pour un crucifix qu’elle avait accrochée à l’envers dans sa chaumière. La pauvre était presque aveugle, au dire de ses proches, mais rien ne lui valut la vie sauve. Là, un domestique de la maison Taillefer elle-même, fut pendu pour avoir servi de la viande rance, ce qu’il démentit jusqu’à ce que la corde l’en empêchât. Mais pire encore, c’est une de ses maîtresses qu’il fit exécuter, non parce qu’elle ne l’aurait plus aimé, mais parce qu’elle lui aurait fait des remarques indécentes sur certains de ses traits physiques. Évidemment, l’affaire ne fut révélée que dans une correspondance soigneusement close et le greffier se contenta de noter un crime de lèse-majesté.

Cela ne serait que tyrannie aveugle sans l’éclaircissement que je trouvai dans les petits papiers fort précieux de la bibliothèque d’archives. Il s’agit d’une lettre que Léopold écrivit à la fin de sa vie (il allait mourir deux mois plus tard) à sa dernière maîtresse. Nous ne savons rien de cette femme, mais quelle femme ce devait être pour qu’elle méritât un tel traitement de faveur ! Le raconter moi-même ferait perdre la saveur étonnante que j’y trouvai à ma découverte. Je me contente donc de traduire et de reproduire :

A dame noble, belle et de gracieux maintien,

Votre dévoué amant vous envoie mille salutations.

Dame, vous me savez près de mourir, et comme la vie s’en va, la colère et la vanité que je fis endurer autour de moi s’en vont avec elle, je m’en repens. Et quoi ! Ne fus-je pas seigneur en mes terres ? Ne fis-je pas toujours régner l’ordre et la discipline en mon fief ? Ne valait-il pas mieux que ma superbe m’endurcisse afin que je régnasse en maître ? Jamais je ne manquai mon devoir, ni à Dieu, ni à mes serviteurs. Vous qui m’avez aimé et m’aimez peut-être encore, me demandez pourquoi je fus si dur justicier, pourquoi j’envoyai vilains comme gentils au gibet, et que j’appliquai ma justice jusque dans ma maison. Eh bien, il n’y a rien là de plus étrange comme question ! A-t-on déjà demandé à un curé pourquoi il célébrait la messe ? A un écuyer pourquoi il armait son seigneur ? A un messager pourquoi il apportait des nouvelles ?

Si je fus sévère, ce ne fut jamais que pour ceux qui manquèrent à leurs propres tâches. Mais personne ne fut si dur avec eux qu’ils ne le furent avec moi, c’est là ma simple sagesse. Voulez-vous mieux savoir pourquoi il en est ainsi ? Chaque homme qui me témoigna un véritable repentir, qui m’adressa toutes les marques de ses regrets, eut la vie sauve. C’est la seule chose que jamais j’exigeai, mais je ne l’obtins que rarement. Tous ceux qui furent loyaux avec leur maître, qui se mirent à genoux devant moi et requirent mon indulgence en se fondant en excuses, furent excusés. Cela n’arriva que trois fois : pour un pauvre pêcheur qui n’avait pas payé sa dîme, qui se mit à geindre « Sire ! Je vous demande grâce ! Pardonnez l’humble vilain qui vous a offensé et qui s’en repent ! » ; pour un meschin qui ne me salua pas et qui baisa tant mes pieds en me suppliant que je lui donnai mon pardon ; et pour une femme accusée de sorcellerie, quoique l’évêque me recommandât le bûcher ardemment, elle me pria de lui pardonner la possession de cette poule ensorcelée qui pondit des œufs noirs. J’ordonnai qu’on brûla la poule plutôt que la femme.

Ce sont des choses qu’une âme pécheresse ne peut pas comprendre. Ma vieillesse m’a ouvert les yeux sur un bien grand travers de l’homme : il préfère se défendre avec une rhétorique qu’il maîtrise rarement, use de toutes sortes d’objections au procès qu’on lui fait, ajoute des preuves, en invente parfois, en vient souvent à parjurer afin qu’on le croie, alors qu’il lui suffirait de baisser ses armes, d’avouer qu’il a offensé, qu’il demande pardon. Mais demander pardon est une chose trop haute pour bien des cœurs, et bien peu d’hommes savent en user.

FIN

Lisez Jean-Claude Goiri

Puisque les arts, et la poésie donc, sont le lieu d’un échange, d’une découverte, ils sont aussi l’occasion de dire et de montrer le monde. Mais si rencontrer la vision du monde de l’autre est un écho à nos propres résonances, « les vases communicants » en sont la métaphore. Invention pratique pour mettre ces/ses mots sous les yeux des autres, ils sont une occasion toute consacrée pour vous dire : « lisez ça ».

Pour communiquer pour la première fois, mon vase invite ici le vase de Jean-Claude Goiri, voix contemporaine qui m’est chère. Il explique la démarche des vases communicants ainsi :

« Les Vases Communicants :
– C’est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d’images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires.
– Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié,
et au blog qui, mensuellement, regroupe tous les échanges. »

enfants-9 jc goiriDessinateur, revuiste fondateur du Festival Permanent des Mots, FPM pour les adeptes, intime du mot qui dégage une fine observation de l’humain, Jean-Claude Goiri pourrait donner, entre le je et la vie contre qui je se heurte, une nouvelle âme au lyrisme. Il utilise en effet le verbe juste et sans verbiage pour exprimer la place précaire de l’homme, celui qui comprend le monde en se fouillant lui-même, parfois brutalement, et dans ce qu’a de plus brusque l’expérience poétique.

Assez parlé, je vous invite à le lire des extraits de Ce qui berce… à paraître aux éditions Vincent Rougier, et à rencontrer Jean-Claude Goiri ici :

Tout ce qui tombe n’est pas chute, ainsi mes paupières affaissées relevant le défi de raccorder toutes ces choses découpées le jour, et ce souffle verticale ensommeillant mon corps allongé et ce silence que je respire le corps plaqué au tien, ainsi tes ambitions écroulées sur le matelas érigent la volonté de rallier l’humble camp où ne se trouvent que tous les sois du monde, tout ce qui tombe n’est pas chute, ainsi tes habits à terre effondrés magnifient toutes les femmes que tu rassembles en toi, ainsi à peine le temps de toutes les compter que tu pleux sur moi comme de la bruine fraîche, alors le temps de m’adosser au temps, je tombe sur ton absence juste en ouvrant un œil, je le referme aussitôt pour te voir un peu plus, juste pour mieux voir comment ça marche les tours quand c’est toi qui les tombes, tout ce qui tombe n’est pas chute.

**

Prends la forme qu’il faut pour aller partout, juste partout, à chaque endroit qui grince, qui frotte comme il ne faut pas, juste dans la non zone, dans le palais du naître, juste où ta langue va claquer pour dire le mot juste, juste où il ne faut pas mettre un pied devant l’autre, où les vers ne sont libres que de se taire, à l’endroit exact d’où le giclé se reforme, d’où le fusé repart pour de nouvelles aventures, juste là où ça craque quand ta chaise s’alourdit, prends juste la forme qu’il faut pour aller partout, juste cet endroit où les couleurs remplacent toute autre forme de vie, cette vie dont tu rassembles les éclats, juste un moment pour voir ce que ça donne dans le blanc, et pour voir aussi comment ça marche le blanc, et pour ça tu prends juste la forme et le temps qu’il faut pour aller nulle part, et ton œil qui cherche à poser son regard, ce regard qui devient multiple, comme ces herbes folles qui poussent parmi celles qui ne le sont pas, prends juste le temps d’aller beaucoup partout.

**

Nuit vibration à corps transe, sentir la viscosité de mon cerveau, le relief de chacun de mes nerfs et de ce qui tranche avec le jour, sentir le sommeil des autres et veiller sur leurs peaux jusqu’à ce que vie s’ensuive, entrevoir le jour plutôt que d’en être aveuglé, nuit vibration, accepter l’éveil renouvelé à chaque instant, refouler ce sommeil imposé par le jour, corps transe, recevoir le sursaut d’un muscle juste au coin d’une paupière, profiter des largesses d’une lumière artificielle qui obéit au doigt et à l’œil, nuit vibration, suspendre le temps comme un linge humide et souffler dessus pour aérer ses fibres, ne plus rien savoir, ne faire que sentir, ne marcher qu’avec les doigts, tout habillé de calme et de silence ne plus tenir par un fil mais par mille cordes qui vibrent au moindre souffle de la pensée, nuit vibration, l’accord tranche avec les bémols de la journée, les dièses brillent au plafond, le possible est à portée de dents, le rêve s’invite dans chaque mot frappé, les jambes se désencombrent de tout un attirail de vélocité, les bras deviennent les membres porteurs de tout un corps voué à la transe d’une nuit vibration.

Le soleil migre ailleurs

Voilà, j’entends l’humilité de notre espèce, alors il me semble que rien ne peut m’atteindre de ce fatras extérieur, de ce ronflement sourd des hommes et du monde. Thoreau semble me dire que seule ma tâche dépend de moi, comme je l’avais ressentie à ma première lecture du Manuel d’Épictète, tandis que je n’avais que quinze ans, peut-être moins, et qu’il me sembla alors qu’une lourde charge m’avait été ôtée des épaules, et qu’il ne me restait plus qu’à être, dans mon corps et dans mon âme libres. Je me sens emplie d’une saine solitude, d’une pleine jouissance de moi-même, et que m’importe la désinvolture des exigences et des humeurs humaines si elles ne sont pas les miennes, j’ai encore à contempler la beauté du monde et de la nature, à échapper à la grisaille des villes, en y trouvant au-dehors, mais même au-dedans, l’âme équanime d’un arbre, d’une pelouse, le chant des pinsons (aujourd’hui, oui, ce sont eux que j’ai entendus au parc Sainte-Marie, et pas les corbeaux qui ont si souvent le monopole des mélodies sylvestres), que sais-je, un rayon de lumière flambait si magnifiquement un catalpa cet après-midi, toute sa face était parée d’un or opalescent qui virait à l’orange cuivré.
Je dis cela, et pendant que je le dis, il me vient à l’esprit combien les habitudes humaines sont différentes. Tout semble toujours se bousculer dans une frénésie électrique qui est si peu naturelle. Thoreau remarque que le travail (il entend, je crois, par travail, l’occupation à laquelle nous nous adonnons chaque jour) permet à l’homme de trouver son centre. C’est une belle remarque. Et pendant que je le lisais, je remarquais avec une triste clarté, que nous pourrons de moins en moins trouver en nous ce centre par le travail. Les économistes parlent, par leur haute vertu libérale, de flexibilité, et encouragent les travailleurs actifs à se mobiliser et démobiliser comme l’entend la loi du marché, d’un poste à l’autre, d’une ville à l’autre. Je me souviens de la première fois où j’entendis parler de cette théorie, elle m’avait fait une effroyable impression : comment pouvait-elle verbaliser en d’autres termes techniques le déracinement d’un homme, d’une femme, d’un foyer ? Où étaient l’attache du cœur, la manière de la main à créer un ouvrage, l’investissement affectif dans son travail, l’ordinaire sagesse qui forme l’expérience ? L’ordinaire, diront d’aucuns… Oui, l’ordinaire, l’ordre que l’on met dans sa vie, les règles qu’on établit pour soi afin de réaliser par connaissance une tâche. Est-ce à dire que dans les étroites structures que nos parents encore avaient bâties autour d’eux, se trouvait la stabilité ? Car ce n’était pas immobilité, mais, comme une roue dont on perturberait l’axe irait branlante et mènerait son véhicule dans un fossé, la roue dont l’axe est stable emmène loin et sans heurt le véhicule qu’elle supporte.
On pourrait me rétorquer que la mobilité professionnelle n’empêche personne de trouver ses racines en son logis, que nous sommes à l’époque des moyens de transport très grande vitesse, et que d’un point à l’autre de la France, on peut aller rapidement. Cependant, n’est-ce pas oublier qu’aussi épatants que soit l’heure et quarante-cinq minutes qu’il faut à un train pour faire Nancy-Paris, trois heures trente confiné dans un train, en ne vivant le paysage que par procuration d’un défilé d’images hachées par le mouvement, représente une somme de temps que nous n’oserions dépenser en d’autres circonstances aussi futilement ? Cette distorsion entre les prouesses technologiques à l’heure du toujours plus vite et les mœurs déréglées de ceux qui veulent s’y plier, me semble aussi grossière que ce qu’un piéton supporte dans un grand boulevard, où ses sept kilomètres-heure côtoient les cinquante des voitures, où ce piéton anéantit tout sentiment de bien-être, en proie au vertige, à l’angoisse (qu’on reconnaît tantôt aux Parisiens), à l’impression d’un moteur rugissant sur la chair et les nerfs d’une entité vivante, molle, dont le rythme aspire secrètement à la régularité, à l’ordre et à l’harmonie. Et qui de chronométrer ses employés et ses collègues pour une performance toute pécuniaire et inhumaine, de se trouver des adversaires ou des compétiteurs où il n’y a que des humains au rythme propre ?
Je dirais encore que ces pressions politiques et économiques ne sont pas les seules dépositaires de la contrefaçon de vivre propre à l’homme. Il existe dans le même espace une machine à étiqueter, laquelle est invisible, sournoise et à la portée de chacun, comme rangée dans la poche de chaque vêtement. Chaque étiquette est prompte à coller sur ces vêtements-là, mais encore sur chaque visage, jusque sur l’allure et les expressions que prendront ceux qui voudront s’étiqueter. Propre au mouvement, à la « neutronisation », pour reprendre un terme scientifique que j’utilise de façon métaphorique et sans doute très impropre ici, cet étiquetage provoque un véritable tumulte inorganisé, aléatoire, d’entités minuscules autour d’un noyau imaginaire, abstrait. Qui de se « déconnecter » de la vie en se « connectant » à un monde silencieux d’écrans, où tout fuse et se confond à la vitesse de l’éclair ; qui de combiner toutes les occupations de la distraction sans rapport les unes les autres sans même ressentir le bienfait d’une société agréable ; qui de comptabiliser du temps et de l’argent pour rentabiliser un voyage qui se fait hors du temps, dans des lieux de cartes postales, aussi artificiels que l’idée même qu’il se fait du pays qu’il visite ?
Le déplacement qui ne glose pas cette tendance, c’est la migration, mais, encore si proches du chien ou du loup qui défend son territoire avec toute la violence dont est capable une meute, nous surveillons nos frontières contre ceux qui désirent les franchir de façon permanente. Le pacifisme vaut encore l’assentiment général, mais s’il s’accompagne d’un franchissement migratoire, d’une demande d’asile sans certitude de retour, il interroge le temps, il refuse le chronométrage et le décompte du temps. L’hospitalité, c’est offrir là un toit, là un couvert, mais l’hôte doit repartir, et si l’hôte est l’alien, l’étranger, il ne peut demeurer sur notre territoire et jouer la concurrence. Ce n’est pas un touriste, propre à vivre contre une course à la montre, il n’est pas citoyen ici, c’est un parasite dont on ne saurait tolérer qu’il dure. S’il doit rester, c’est sur notre territoire, celui d’une géographie distendue par notre déracinement et par notre ré-enracinement superficiel, sur une croûte usée par le passage frénétique des coureurs de Marathon, celui d’une géographie dont on ne connaît plus les frontières qu’on défend comme les nôtres, celles où nous n’avons pas d’attache, prompts que nous sommes à nous mouvoir d’un bout à l’autre d’une carte politique. Il n’y a pas de temps pour durer dans ce pays. Tout est fait pour s’éteindre aussi vite qu’il se précipite dans la vie.
Celui qui resterait sur sa terre, même si cette terre est le plancher de sa caravane, prendrait le temps de la posséder, de s’unir à elle comme une seule chose, et ne craindrait pas qu’un étranger y mette les pieds, parce qu’ici, il serait maître de lui-même, et cette terre serait son reflet, parce qu’elle lui donnerait une identité. L’autre est le bienvenu chez lui, mais quel chez-soi peut-il exister chez celui qui ne vit que dans des maisons ou des appartements qu’il quitte comme des hôtels ? Et qui peut-il y recevoir ? Rien n’est solide pour lui-même, comment pourrait-il offrir solidement de lui-même sans avoir peur qu’on lui dérobe ce qu’il n’est même pas ? Tous ses compagnons sont éphémères, aussi pressés que lui par je ne sais quel orage.

Du bleu du ciel

Du bleu du ciel l’homme s’abrège
à célébrer malgré lui l’acte pur
immaculé d’ignorance le serviteur d’une vie cherche.
Pure sa tension incessante pour la connaître
à franchir les horizons qu’il calcine.
Pure encore sa souplesse de chamois
à étendre sa patte pure et assassine.
Pure la mélancolie de toute sa chevauchée
et l’étalon superbe qui poursuit son ombre.
Pur son cri mensonger
et son cri d’horreur quand il s’entr’entend.
Pur son coup de rasoir dans le visage du printemps
Et pur son repentir qui infecte la plaie.

La marche funèbre

Visages panachés de courage
ils sont rassemblés indistinctement comme un troupeau de vaches
derrière leur berger
un vieux char déconfit qui traîne ses héros
avec des hauts-parleurs sourds

Rouges, oranges, verts
toutes les couleurs d’un crépuscule dans le cortège
peut-être encore le gris des rues a-t-il sali leurs ombres

Alors Hélios grimpe sur son char
et harangue sa meute
son discours est hésitant sa lèvre balbutie
on ne l’entend guère on lit plutôt
sur des feuilles à se torcher
le jargon des penseurs du dimanche

Si l’esprit est assez brave
s’il arrive à suivre le crépitement des chansons populaires
la marche prend son cours
lent et cadencé par une indiscutable inégalité
de danse boiteuse

La cloche qui pend à leur cou
est un sifflet ou une corne de chasse
ébruiter, ébruiter la vague
on s’échauffe au hasard pour cette course veule

Puis comme on a marché
et que les pieds sont chauds comme la tête est droite
le moment le bon moment est venu
un chant en chœur s’élance c’est le non
le non de l’héroïsme
le goitre tendu comme une cornemuse
non répètent-ils
non incessamment
ils arrachent à l’ennemi leur dernière fierté
de ce hoquet qui tarde
et la vague est suspendue ainsi
dans le crissement du non
au milieu de la place du marché

Au cœur du défilé une larme vous vient
tout est là
un et beau
et vous aussi vous êtes la belle unité
vêtu du même masque derrière le même fanion
prêt depuis longtemps pour la énième révolution

Le char est fier il y retourne
le ciel s’embrase
les gens s’arrêtent à la fenêtre
des journalistes passent
demain ce sera vous dans la rubrique locale
peut-être bien, peut-être bien…

Le devoir est fait
le geste était noble
et si une voix vous raille
c’est une secousse grotesque
elle oublie que rien n’est si utile
que l’inutilité même
et que l’acte était beau d’être si impuissant.

Nous, les derniers vivants

Être le mot qui supplante

non pas l’ordinaire

ni même l’homme pâle d’habiter son corps

mais le mot qui

le mot qui béquille

à peine assis à peine levé

celui des bégaiements

qui disent moins de choses

que le bègue lui-même

avec sa langue fourche

et sans venin

qui talonne l’existence

Exactement être

la tête qui pèse du côté du front

les yeux qui fixent

des anges sans ailes

l’âpreté de l’attente

le dégoût des incertitudes

l’illusion que le voile va se déchirer

et ouvrir le monde comme un quartier d’orange

et voir voir voir

eh quoi ?

Pourrais-je rien dire ?

L’attention jamais relâchée, morne toile qui se tend pour prendre le vent des images

et là qu’est-ce pour un œil

le paysage rimé à son carton-pâte

et les bras croisés sur la face

et les cothurnes cirés par la récitation sereine de toutes les mêmes facéties

que rien ne couvre plus que l’étérnuante poussière !

Que puis-je fixer l’œil ailleurs, appréhender vraiment ?

Amoindrir, amplifier, que tout semble s’effacer sous le je inefficace ! Même l’émotion qui eût semblé si vraie est abâtardie par son sujet. N’est-il qu’un vide absolu, qu’un silence à rien ?

Nous, les derniers vivants,

nous à la langue singulière,

abreuvés de l’instant et coupables de fuite,

l’escarpement du terrain nous effraie – pente insidieuse et montée perfide –.

Où poser nos pas ?

Comment débarrasser le sol de toute cette poussière ?

Le glissement des corps nourrit notre langage,

le clapotis des morts dans le courant des rivières et des fleuves

engorge notre rhapsodie.

Mais nous, nous qui demeurons,

qui levons les yeux vers ceux-là qui chavirent,

nous dont le devoir est dicté par nous-mêmes s’il en est encore un,

sommes ceux-là qui ne feront rien,

qui sauront seulement donner un corps à ce triste paysage – un corps de plus ! –

que verront peut-être ceux qui glissent toujours et qui nous regardent fuir dans notre immobilité.

l’éclatement

l’éclatement

de tout ce qui fut

ainsi suspendu comme sonne l’heure

voilà semble-t-il murmurer

voilà comme s’étiolent tes réalités

le mouvement désordonné des luttes

et la clameur impromptue des idées

tout cela oui

tout cela est un leurre qui loge dans ta tête

rien n’atteint le monde

atteindre c’est déjà le mouvement

c’est déjà la clameur

or tout est déjà là

même cousu à tes lèvres jointes