Lisez Jean-Claude Goiri

par chloecharpentier

Puisque les arts, et la poésie donc, sont le lieu d’un échange, d’une découverte, ils sont aussi l’occasion de dire et de montrer le monde. Mais si rencontrer la vision du monde de l’autre est un écho à nos propres résonances, « les vases communicants » en sont la métaphore. Invention pratique pour mettre ces/ses mots sous les yeux des autres, ils sont une occasion toute consacrée pour vous dire : « lisez ça ».

Pour communiquer pour la première fois, mon vase invite ici le vase de Jean-Claude Goiri, voix contemporaine qui m’est chère. Il explique la démarche des vases communicants ainsi :

« Les Vases Communicants :
– C’est, chaque premier vendredi du mois, un échange de textes, voire d’images ou de sons, entre deux sites/blogs volontaires.
– Ce sont des rendez-vous qui s’opèrent notamment grâce au groupe Facebook dédié,
et au blog qui, mensuellement, regroupe tous les échanges. »

enfants-9 jc goiriDessinateur, revuiste fondateur du Festival Permanent des Mots, FPM pour les adeptes, intime du mot qui dégage une fine observation de l’humain, Jean-Claude Goiri pourrait donner, entre le je et la vie contre qui je se heurte, une nouvelle âme au lyrisme. Il utilise en effet le verbe juste et sans verbiage pour exprimer la place précaire de l’homme, celui qui comprend le monde en se fouillant lui-même, parfois brutalement, et dans ce qu’a de plus brusque l’expérience poétique.

Assez parlé, je vous invite à le lire des extraits de Ce qui berce… à paraître aux éditions Vincent Rougier, et à rencontrer Jean-Claude Goiri ici :

Tout ce qui tombe n’est pas chute, ainsi mes paupières affaissées relevant le défi de raccorder toutes ces choses découpées le jour, et ce souffle verticale ensommeillant mon corps allongé et ce silence que je respire le corps plaqué au tien, ainsi tes ambitions écroulées sur le matelas érigent la volonté de rallier l’humble camp où ne se trouvent que tous les sois du monde, tout ce qui tombe n’est pas chute, ainsi tes habits à terre effondrés magnifient toutes les femmes que tu rassembles en toi, ainsi à peine le temps de toutes les compter que tu pleux sur moi comme de la bruine fraîche, alors le temps de m’adosser au temps, je tombe sur ton absence juste en ouvrant un œil, je le referme aussitôt pour te voir un peu plus, juste pour mieux voir comment ça marche les tours quand c’est toi qui les tombes, tout ce qui tombe n’est pas chute.

**

Prends la forme qu’il faut pour aller partout, juste partout, à chaque endroit qui grince, qui frotte comme il ne faut pas, juste dans la non zone, dans le palais du naître, juste où ta langue va claquer pour dire le mot juste, juste où il ne faut pas mettre un pied devant l’autre, où les vers ne sont libres que de se taire, à l’endroit exact d’où le giclé se reforme, d’où le fusé repart pour de nouvelles aventures, juste là où ça craque quand ta chaise s’alourdit, prends juste la forme qu’il faut pour aller partout, juste cet endroit où les couleurs remplacent toute autre forme de vie, cette vie dont tu rassembles les éclats, juste un moment pour voir ce que ça donne dans le blanc, et pour voir aussi comment ça marche le blanc, et pour ça tu prends juste la forme et le temps qu’il faut pour aller nulle part, et ton œil qui cherche à poser son regard, ce regard qui devient multiple, comme ces herbes folles qui poussent parmi celles qui ne le sont pas, prends juste le temps d’aller beaucoup partout.

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Nuit vibration à corps transe, sentir la viscosité de mon cerveau, le relief de chacun de mes nerfs et de ce qui tranche avec le jour, sentir le sommeil des autres et veiller sur leurs peaux jusqu’à ce que vie s’ensuive, entrevoir le jour plutôt que d’en être aveuglé, nuit vibration, accepter l’éveil renouvelé à chaque instant, refouler ce sommeil imposé par le jour, corps transe, recevoir le sursaut d’un muscle juste au coin d’une paupière, profiter des largesses d’une lumière artificielle qui obéit au doigt et à l’œil, nuit vibration, suspendre le temps comme un linge humide et souffler dessus pour aérer ses fibres, ne plus rien savoir, ne faire que sentir, ne marcher qu’avec les doigts, tout habillé de calme et de silence ne plus tenir par un fil mais par mille cordes qui vibrent au moindre souffle de la pensée, nuit vibration, l’accord tranche avec les bémols de la journée, les dièses brillent au plafond, le possible est à portée de dents, le rêve s’invite dans chaque mot frappé, les jambes se désencombrent de tout un attirail de vélocité, les bras deviennent les membres porteurs de tout un corps voué à la transe d’une nuit vibration.

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