Evocation d’Apollon

par chloecharpentier

Ô cris ! Ô hurlements de tant de charognards,
Prétendants de ton trône ! Ô ces loups montagnards,
Dont les dents acérées visent d’un œil ignare
Couronne ou diadème dont ta tête se pare !

Ton royaume s’étend à chaque nom de lieu,
Ta langue est la Babel des hommes glorieux.
Si d’Ion à Paris, de Venise à Modène,
Du Tibre au Palatin, de l’Anjou à Tomblaine,
Nul mot ne t’échappe, c’est que répond ta voix,
Pure, égale et sonore : Apollon est la loi.

De l’Olympe où tu vis au Parnasse où tu règnes,
Pourquoi faut-il pourtant que neuf muses se plaignent ?

Pendant qu’Orphée pince les cordes de son luth,
Que Pindare à son tour lui donne la clef d’ut,
Elles ne dansent plus, les vierges éplorées :
Elles se cachent, las !, dans ta robe adorée,
Fuyant, incertaines, frêles, les maux delphiens
Que rien ne peut contrer, et qui furent les tiens.
C’est qu’elles ont senti une onde froide et veule,
Un hourra de brigands dans une large gueule.
Quoi ! C’est ton ennemi ! L’impie prostitution
Qui tend sa dent cariée sous un fard d’alcyon !

Toute ta compagnie accourt autour de toi,
Et te cherche et s’écrie au secours de son roi.
On traverse les cours, les jardins, les terrasses,
On appelle Apollon, mais c’est l’ami qui passe.
On l’entraîne avec soi à travers les salons,
Le palais des glaces, les chambres, les balcons,
Les boudoirs, cabinets, cuisines ou remises,
Jusques en haut des tours où les toitures grises
Vous regardent, tristes, répondant aussitôt :
« Mais… il n’est pas ici ! Retournez au château !
Fouillez bien les caves, tous recoins de poussière.
Puisqu’un roi ne peut pas abandonner ses terres,
Puisque tous ses sujets sont à lui pour la mort,
Puisque rien ne pourrait séparer âme et corps
Avant que Dieu n’ait dit “Homme, je te rappelle”,
C’est donc qu’il est ailleurs. »
Quelle pierre nous scelle
Les yeux, Seigneur ? Laquelle ? Et l’on cherche à l’entour,
Sans repos ni répit, sentinelle à sa tour
Que rien n’arrête donc.

Les chaumières sont vides.
Tout le monde est parti laissant le sol humide,
Là, une casserole, une assiette et un pain,
Un livre ouvert ici, sur des vers de Dupin,
Et la lampe allumée, ils l’auront oubliée,
Comme cette chemise, à moitié dépliée.
Tout le monde est parti, mais tu restes caché.
La nuit tombe sur nous, comme un linge taché.

Dans sa couche terrible, un peuple s’en retourne,
Veille dans l’insomnie comme une ombre qui tourne.

À l’aube, au lendemain, le coq n’a pas chanté.
Son silence est plus fort que notre cécité.
Une plume rousse dans le vent vole en loques
Et saute dans les airs, allure de sinoque.
Ton peuple dort aussi, quoiqu’il se soit levé :
Il est somnambule dans un cachot rêvé.

Nonobstant sur ton trône, où sont gravées tes armes,
Des yeux rôdent bientôt. Qui donnera l’alarme ?
Tout paraît mort ici. Plus de lyre ou de luth,
Plus de notes non plus qui formaient ton seul but.
Une face apparaît, elle n’est pas si laide
Que ces yeux le disaient, non, non, l’inconnue plaide
En son nom d’héritière, et elle plaide bien.
Sous son ample robe d’avocat plébéien,
Invoque son titre, sa famille, un registre
Qui dispose le droit – hélas ! Quel droit sinistre ! –
De jouir de ton sceptre, de ton trône, de tout
Ce qui t’appartenait de ton temps, mais, surtout,
Maintenant que plus rien ne s’oppose à sa place,
Elle jouit du peuple qu’elle tient dans sa nasse.

Infamie ! Trahison ! Elle appelle à sa cour
Tous les loups de la plaine, en un hurlement sourd !
Une tempête croît et roule à la lisière
D’une forêt battue, que la bonace enserre.
Les dernières couleurs que tu portas un jour
Périssent dans la course, en un soupir d’amour.
Oh insatiable faim ! Oh sanglante curée !
Apollon disparu, ta patrie dévorée !

Est-ce fini vraiment ? Quelque chose vit-il ?
Hé oh ! Répondez ! Hé !… Rien… Peuple volatil !…
Tes hommes sont soumis et tes femmes sont prises,
Que reste-t-il, Seigneur, du temps jadis ? L’église
Où l’on priait pour toi, est un tas de cailloux
Où les larmes gagnées par ces gueux de voyous
Ont peut-être séché. Les allées et les rues,
Sont-ce ces ornières qu’elles sont devenues ?

La langue des oiseaux pépie pourtant encor
Un chant de matelot revenu à son port.
Un enfant dit alors : « Leur voix m’est familière »
Mais il ne peut savoir quoi du chêne ou du lierre
Serre si fort son cœur, et l’embrasse si fort.
C’est chose nouvelle. Pour lui, c’est un trésor.
Il est ému, l’enfant, et regarde les mouettes :
« Sont-ce ces filles d’eau, là-bas, qui rient replètes ?
Comme elles sont belles ! Ah ! Quel amusement ! »
L’enfant suit du regard le moindre mouvement.
Là, un bond, là trois pas, et là, voyez leurs ailes !
On dirait la danse de blanches demoiselles.
Jusqu’à la fin du jour, ses boucles au soleil,
Il s’abandonne, lui, à ce gracieux éveil.

Fin.

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