Ambition mesurée

par chloecharpentier

Ayant avancé le long travail de création d’un recueil de poèmes, je viens d’aboutir la rédaction d’une préface en guise de frontispice. J’y soumets, quoique rapidement, les principales motivations d’écriture qui forment mon projet littéraire.

Préface de l’auteur

La volonté de rédiger une préface n’est pas une compensation des lacunes du texte, mais un vade-mecum à destination du lecteur, un outil peut-être pour éviter les contre-sens, mais rien que je dirai ne se trouvera pas déjà dans mes poèmes. Le Retour en terre est un recueil de poèmes qui fait suite à un autre recueil encore inédit, que j’ai intitulé L’Acheminement du cygne et du singe, lequel emploie, en plus de celle qu’on trouvera ici, une langue plus brutale, plus sèche, moins haute, mais non moins intense, comme si de deux souffles, l’un venait du bas, et l’autre du haut. La voix du poète, ou de l’écrivain en général, pousse à l’élévation : d’où qu’elle se place, qu’elle le pousse du dessous ou l’aspire vers elle qui le surplombe, elle élève le lecteur. Il ne s’agit pas pour ma part d’un commentaire moral, mais plutôt du partage d’une humanité retrouvée. Parallèlement à ces deux ouvrages versifiés, j’écris un roman méta-littéraire qui intercale prose narrative et poèmes. Ce roman n’a pas encore reçu de titre, ou pour dire la vérité, ne s’est pas encore arrêté à l’un de ceux auxquels j’aurais déjà pensés. Dans ces trois livres, le même projet littéraire s’est dessiné, quoique différemment. Je vais essayer d’exprimer ici comment la structure de mon recueil répond à ma démarche. Je crois pour cela qu’il me faudra répondre de mon rapport intime à la poésie. Pour ma part, celle-ci n’est pas arrivée dans ma vie à l’âge adulte, mais a, depuis petite, exercé sur moi une forme de fascination. Je ne chercherai en aucun cas à faire ici une biographie, cela n’est pas dans mes projets, mais à dire comment l’acte poétique a progressivement installé en moi un rapport différent à soi et aux autres. Je parlerai en outre uniquement de ma vision de la poésie, comme je ne veux nullement imposer une identité poétique que l’on pourrait plaquer d’un auteur à l’autre. Ma démonstration peut paraître aphoristique, mais elle n’est que l’humble tentative d’exprimer sous quel le signe se place ma propre écriture, et je n’ai nullement la prétention de dévoyer les ambitions auctoriales parallèles à la mienne.

La poésie fut non pas un premier amour, mais un premier moyen d’expression de l’intériorité : comme tous les enfants, un besoin d’exprimer le monde sous une forme artistique, « sublimée », s’est fait ressentir, un moyen s’il en est, d’affirmer l’existence plus profondément que ne pourrait le permettre le langage ordinaire auquel l’habitude a ôté l’intensité. Je dessinais comme j’écrivais, sans perspective, à plat, avec des contours de feutre épais. La poésie, pour l’enfant que j’étais, et sans doute pour les non-lecteurs de ce genre, s’affirmait comme le médium par excellence d’un monde à transfigurer, à embellir, et je voulais ainsi rendre beau le portrait imparfait que je tirais sur une feuille de cahier. Je fus pour tout dire éblouie par ce que je me figurais être ma capacité à trouver une langue poétique, prête à incarner la contemplation du monde, c’est-à-dire à se faire les yeux du poète, sur le poète, dans son monde. Évidemment, les années passant, le poète en herbe continue d’écrire, dessine parfois en marge des textes, et parfois regarde son esquisse ou se lit. Bientôt, il lit d’autres auteurs, et ces lectures qui l’accompagnent changent considérablement, du moins en apparence, ce qu’il met sous le nom de poésie, car sa vision inconsciente de la littérature, qu’il a pratiquée fut-ce sous une forme fort imparfaite, prend progressivement la consistance d’une réflexion : l’enfant prend conscience de son corps et de ce qui l’entoure, et cette conscience motive différemment son acte d’écrivant (si je puis réemployer les termes de Roland Barthes), en devenir d’écrivain.

Cette contemplation du monde ne fut cependant pas qu’un point de départ, car elle est demeurée pour moi une source pérenne d’inspiration, la cause même de mon activité. À l’intérêt que je portais au-dedans et au-dehors, est venu se greffer un intérêt pour le mystère qui régissait ce monde. Je fis d’abord mes preuves dans la foi, avant d’en apercevoir, toute opinion gardée, ce qui y sous-tendait : le mystère du monde, exploré sous de nombreuses facettes dans les diverses religions des quatre horizons, me semblait la peau de l’essentiel. Cette peau n’était pas ce vers quoi devaient tendre mes efforts, mais le voile que je devais soulever pour toucher une conviction plus profonde : la place de l’homme entre ciel et terre, non pas dans le fol anthropocentrisme dans lequel les siècles passés l’ont conforté, mais comme un maillon inextricable, comme un élément constitué et constituant de l’univers. La contemplation devint alors non pas la révélation de la fracture entre dehors et dedans, mais un acte d’accouplement du moi et de l’univers. La contemplation est donc éminemment un acte d’amour, idée sur laquelle se clôt le recueil, dans la section « Clausule ».

Dans la langue, le poème cherche à atteindre une beauté paradoxalement ineffable, et la crainte du poète à heurter le laid est une manifestation du premier degré de la contemplation, car celle-ci est motivée explicitement. Entré dans le système fallacieux du manichéisme par les détours de la sophistique, le poète croit d’abord que contempler revient à purger le monde d’une partie de ses fondements : le trivial ; or, le beau ne saurait être sans le laid. Il va devoir contempler autant l’un que l’autre pour retrouver l’unité fondatrice du monde et révoquer ses jugements. Ce n’est pas l’exacerbation du beau et du « bien dit » qui l’aidera dans sa quête, c’est la pleine conscience de sa tâche ardue, c’est la volonté d’embrasser le Tout au risque de tomber dans le vide. Il croit sélectionner la beauté dans une partie de son observation, avant de constater que tout objet est digne de beauté. D’abord, au néophyte, la montagne est la montagne. Au disciple non aguerri, la montagne n’est plus la montagne. Enfin, au sage, la montagne est à nouveau la montagne. La recherche de l’outil juste, approprié, adéquat, est la première étape à laquelle s’attelle notre poète. C’est ce que j’ai cherché à mettre en œuvre dans la section « Verbe ». Le penseur dactylographe se rendra alors compte que cette arme s’utilise dans l’immobilité la plus active, car c’est seulement après avoir freiné la course furieuse après la vie en société qu’il saisira réellement le mouvement de la grande horloge. Il faut qu’il se fixe à un point de cette mécanique pour sentir le balancier l’emporter pleinement. Il saura que l’immobilité n’est qu’une feinte apparence, que la nature emporte tout son corps, mais aussi que la puissance d’évocation de son art vaudra plus que tous les efforts perdus des alentours : il passera d’agité à agitateur. Il deviendra une force tranquille. Le poète est l’exacte expression de l’économie de l’énergie : à la frénésie humaine qui disperse ses forces dans d’inutiles combats, il s’impose par sa durée. C’est un calcul mathématique : si je suis nécessairement emporté par le principe de la vie elle-même, mon agitation est un redoublement de l’agitation. Si je veux freiner ma course pour mieux percevoir le tapis roulant qui m’emporte, je dois me fixer à ce sol qui se dérobe sous mes pas, m’imposer par mon assise. Je ne serai pas immobile, car l’immobilité m’est refusée, mais je serai lent, et cette lenteur sera pour moi les crampons et les harnais qui manquaient aux coureurs aveugles dont la course précipitée dénaturait le rythme, rythme de l’humanité, et plus exactement, rythme de l’homme pris dans la nature. La poésie peut être le lieu d’une révolution qui se fait en soi. C’est ce qu’on trouvera dans la deuxième section, intitulée « D’immobiles danses ».

Pour le dire encore dans d’autres termes, il me semble que si le Verbe est Dieu, quelle que soit la dose de divinité ou d’athéisme qu’on prête à ma glose, cela signifie que la parole est créatrice, elle agit sur la conscience, si ce n’est sur celle d’un quelconque lecteur, au moins sur la mienne, et je sens que la poésie, la littérature, possèdent ce pouvoir de transmuter le plomb en or, le mot en vie, car celui-ci se répercute, sous toutes les facettes permises par sa large palette, en nous-mêmes, à quelque âge, à quelque moment de la journée, consciemment ou inconsciemment, car le mot est un seuil entre le corps et la pensée, entre je, tu, il, elle, nous, vous et eux. Le mot dit la quête de vérité, et dans l’idéal nous la voudrions belle. Nous l’embellissons alors vainement, jusqu’à ce que toutes les apories d’une vue de l’esprit tombent et découvrent que tout est beauté sous l’œil neuf du contemplateur, qu’il faut voir du dedans et du dehors la ferme existence du monde, ne pas hésiter de l’un à l’autre, mais bien les saisir tous deux à la fois, et c’est là la tâche du poète. Il met ses sens à la disposition de tous, il les aiguise, les affûte, les tend de toutes ses forces pour s’extraire de ses propres mécanismes et retrouver une once de pureté, parmi toutes les saletés qu’il soulèvera en même temps, car telle est l’ingratitude de son ouvrage. Il doit choisir la langue qui dit le mieux sa perception, et en même temps, ne peut inventer la sienne que parmi les édifices de ses prédécesseurs, de ses contemporains, éviter les redites en sachant pertinemment qu’il n’inventera rien, ou si peu, résolu à trouver sous la nue de l’inconstance un point fixe. Il se sent encouragé par la force de telle voix, se détourne du brouhaha par ci, s’émeut d’un chant par là, et à toutes ces cordes tendues, tente d’ajouter la sienne, afin de composer l’immense symphonie des bardes modernes.

Cette langue lui permet de passer à travers la toile de ses yeux, d’en déchirer le voile, car cette percée lui est la faille désirée de ce qui séparait dedans et dehors : ainsi en va-t-il de la section « Mur blanc troué d’une tache noire ». Le poète transgresse l’ordre de l’habitude : il cherche par tous les moyens à contourner l’uniformité, à faire de la recherche de la nuance et de l’ombre son cheval de bataille grâce à son diapason linguistique. La plongée dans le temps et dans l’espace permet de retrouver le lien tenace de la vie à l’individu, c’est-à-dire en lui et par-delà lui, où la nostalgie du temps passé se fait ancre possible pour s’asseoir à même le présent. La langue du poète, en écho à celles de ses pairs, ouvre une quatrième dimension, celle de la contemplation dans une sorte d’absolu temporel et spatial. Le travail du souvenir façonne la sortie hors de soi : en nourrissant ma réflexion de ma propre expérience, je mets à distance le moi personnel afin d’y façonner un moi poétique, dépouillé du nombrilisme individualiste et fort de son apport à la construction intellectuelle et existentielle que le poète cherche à mettre en œuvre. Concrètement, la contemplation est une double distance, une première consiste en celle que nous sommes capables de mettre entre le moment présent et l’attente du lendemain ou le regard rétrospectif, tourné vers le passé, aussi anxieux ou paisibles soient-ils, et le second est le regard sur ce premier regard. La contemplation, c’est se regarder regarder. La mise en abyme est, semble-t-il, le seul moyen que nous ayons à notre disposition pour désamorcer nos vicissitudes, pour sortir du tourbillon de l’égocentrisme.

Au cœur du recueil, qu’il serait probablement plus juste d’appeler livre (car il ne s’agit pas d’un collage de pièces éparses mais bien de poèmes écrits à peu de distance les uns des autres et surtout qui ont une affinité) un réseau se forme : le livre est le lieu d’échos, de résonances tant lexicales, sémantiques que conceptuelles. L’intrication des poèmes à tonalité méta-littéraire, circonstancielle ou nostalgique confirme l’interdépendance du vivre et de l’écrire, du retournement d’une même surface sur elle-même, d’un endroit et d’un envers. Le corps du petit garçon retrouvé sur une plage en 2015, qu’on nomma « l’enfant de quelqu’un », interroge évidemment la lâcheté humaine sous couvert des dispositions de la politique d’immigration, mais plus largement, sous l’œil contemplatif de l’homme (et je ne dis pas du poète qui est avant tout un homme), ce genre d’événements est une honte faite au nom de la nature. On n’a jamais vu des animaux se cacher dans des conditions misérables pour fuir la guerre, et même les plus voyageurs d’entre eux, qu’on appelle oiseaux migrateurs, sont loin des contingences géo-politiques que nous nous infligeons. Ce triste événement ne fut pas sans me rappeler la naissance de Vénus sortie de l’océan, mais, loin d’être auréolé de gloire, il m’apparut dans un miroir inversé : si les mythologies expliquent aux hommes d’où ils viennent et où ils vont en faisant du miracle, du surnaturel, le lieu de la soumission de l’humain au divin, la mort de cet enfant est la marque d’une déchéance, une copie difforme et parodique de cette déesse de l’amour qui prit l’apparence d’un enfant mort régurgité par l’écume marine. On se passerait bien de toujours associer Éros et Thanatos… À ce genre d’accidents, que peut répondre la poésie ? Elle semble toujours confinée à la redite des mêmes choses, mais quand bien même y perd-elle sa capacité créatrice, quand bien même les mains qui la façonnent ne sont plus celles de Prométhée mais d’un énième sculpteur, elle est si chargée de tout ce qu’elle fut, qu’au moins pouvons-nous espérer qu’elle n’est pas faite que de ses cendres, mais qu’elle donne encore avec éclat les lumières qui manquent à notre humanité, et en particulier à notre cœur. Détournez-vous d’elle, jetez-la par-dessus bord, elle aussi la proue, le mât, la cale et le gouvernail du navire sur lequel vous tentez de la fuir.

Je me garderai de dire que tout poète est ce poète dont je parle : il va de soi que ce poète est la manifestation de ma vision personnelle, et qu’elle doit beaucoup à mes influences tant poétiques que spirituelles. Aussi, m’efforçant de mettre un mot sur le travail que je m’applique à réaliser, je dois bien faire un choix d’appellatif pour désigner la fonction du poète, si tant est que Victor Hugo m’autorise à reprendre son expression que j’ai dépouillée de Dieu et de la vocation de ses bergers. Il semblerait de ce côté-ci que je n’ai nulle prophétie à annoncer au monde, mais simplement l’ambition d’un rappel à soi. La poésie ne m’apparaît pas plus altruiste qu’égoïste : elle est l’interrogation des ponts jetés entre les cases dans lesquelles nous enfermons des données. Au fond, il me paraît incontestable que toute production artistique se limite à la vision personnelle de l’auteur : je ne puis parler des autres qu’à travers moi, je ne puis m’octroyer les yeux de l’autre pour me regarder moi-même, je puis tout au plus imaginer quel est son regard, mais c’est encore là l’expression de ma propre imagination. Le poète, s’il s’évertue à étudier la langue, n’est guère moins enfermé dans un système langagier que les autres. C’est là, à mon sens, non pas une faiblesse, mais un fonctionnement qu’il est utile de connaître : quand je disais tout à l’heure que la littérature peut agir sur la conscience, ce n’est pas l’auteur qui va intervertir son système de pensée avec celui de son lecteur, mais le lecteur qui va s’accaparer le système de pensée de l’auteur afin d’en tirer sa propre représentation du monde, au mieux l’ajuster, sinon passera sur l’ouvrage comme il arrive à tout un chacun de refermer un livre où rien ne nous émeut, pour ne pas dire où tout nous est indifférent. C’est une invitation au voyage, que l’on peut en toute liberté décliner.

C. C.

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