Essais

Ici s’établissent les pensées, se construisant et tentant de ne pas s’écrouler.

Ayant avancé le long travail de création d’un recueil de poèmes, je viens d’aboutir la rédaction d’une préface en guise de frontispice. J’y soumets, quoique rapidement, les principales motivations d’écriture qui forment mon projet littéraire.

Préface de l’auteur

La volonté de rédiger une préface n’est pas une compensation des lacunes du texte, mais un vade-mecum à destination du lecteur, un outil peut-être pour éviter les contre-sens, mais rien que je dirai ne se trouvera pas déjà dans mes poèmes. Le Retour en terre est un recueil de poèmes qui fait suite à un autre recueil encore inédit, que j’ai intitulé L’Acheminement du cygne et du singe, lequel emploie, en plus de celle qu’on trouvera ici, une langue plus brutale, plus sèche, moins haute, mais non moins intense, comme si de deux souffles, l’un venait du bas, et l’autre du haut. La voix du poète, ou de l’écrivain en général, pousse à l’élévation : d’où qu’elle se place, qu’elle le pousse du dessous ou l’aspire vers elle qui le surplombe, elle élève le lecteur. Il ne s’agit pas pour ma part d’un commentaire moral, mais plutôt du partage d’une humanité retrouvée. Parallèlement à ces deux ouvrages versifiés, j’écris un roman méta-littéraire qui intercale prose narrative et poèmes. Ce roman n’a pas encore reçu de titre, ou pour dire la vérité, ne s’est pas encore arrêté à l’un de ceux auxquels j’aurais déjà pensés. Dans ces trois livres, le même projet littéraire s’est dessiné, quoique différemment. Je vais essayer d’exprimer ici comment la structure de mon recueil répond à ma démarche. Je crois pour cela qu’il me faudra répondre de mon rapport intime à la poésie. Pour ma part, celle-ci n’est pas arrivée dans ma vie à l’âge adulte, mais a, depuis petite, exercé sur moi une forme de fascination. Je ne chercherai en aucun cas à faire ici une biographie, cela n’est pas dans mes projets, mais à dire comment l’acte poétique a progressivement installé en moi un rapport différent à soi et aux autres. Je parlerai en outre uniquement de ma vision de la poésie, comme je ne veux nullement imposer une identité poétique que l’on pourrait plaquer d’un auteur à l’autre. Ma démonstration peut paraître aphoristique, mais elle n’est que l’humble tentative d’exprimer sous quel le signe se place ma propre écriture, et je n’ai nullement la prétention de dévoyer les ambitions auctoriales parallèles à la mienne.

La poésie fut non pas un premier amour, mais un premier moyen d’expression de l’intériorité : comme tous les enfants, un besoin d’exprimer le monde sous une forme artistique, « sublimée », s’est fait ressentir, un moyen s’il en est, d’affirmer l’existence plus profondément que ne pourrait le permettre le langage ordinaire auquel l’habitude a ôté l’intensité. Je dessinais comme j’écrivais, sans perspective, à plat, avec des contours de feutre épais. La poésie, pour l’enfant que j’étais, et sans doute pour les non-lecteurs de ce genre, s’affirmait comme le médium par excellence d’un monde à transfigurer, à embellir, et je voulais ainsi rendre beau le portrait imparfait que je tirais sur une feuille de cahier. Je fus pour tout dire éblouie par ce que je me figurais être ma capacité à trouver une langue poétique, prête à incarner la contemplation du monde, c’est-à-dire à se faire les yeux du poète, sur le poète, dans son monde. Évidemment, les années passant, le poète en herbe continue d’écrire, dessine parfois en marge des textes, et parfois regarde son esquisse ou se lit. Bientôt, il lit d’autres auteurs, et ces lectures qui l’accompagnent changent considérablement, du moins en apparence, ce qu’il met sous le nom de poésie, car sa vision inconsciente de la littérature, qu’il a pratiquée fut-ce sous une forme fort imparfaite, prend progressivement la consistance d’une réflexion : l’enfant prend conscience de son corps et de ce qui l’entoure, et cette conscience motive différemment son acte d’écrivant (si je puis réemployer les termes de Roland Barthes), en devenir d’écrivain.

Cette contemplation du monde ne fut cependant pas qu’un point de départ, car elle est demeurée pour moi une source pérenne d’inspiration, la cause même de mon activité. À l’intérêt que je portais au-dedans et au-dehors, est venu se greffer un intérêt pour le mystère qui régissait ce monde. Je fis d’abord mes preuves dans la foi, avant d’en apercevoir, toute opinion gardée, ce qui y sous-tendait : le mystère du monde, exploré sous de nombreuses facettes dans les diverses religions des quatre horizons, me semblait la peau de l’essentiel. Cette peau n’était pas ce vers quoi devaient tendre mes efforts, mais le voile que je devais soulever pour toucher une conviction plus profonde : la place de l’homme entre ciel et terre, non pas dans le fol anthropocentrisme dans lequel les siècles passés l’ont conforté, mais comme un maillon inextricable, comme un élément constitué et constituant de l’univers. La contemplation devint alors non pas la révélation de la fracture entre dehors et dedans, mais un acte d’accouplement du moi et de l’univers. La contemplation est donc éminemment un acte d’amour, idée sur laquelle se clôt le recueil, dans la section « Clausule ».

Dans la langue, le poème cherche à atteindre une beauté paradoxalement ineffable, et la crainte du poète à heurter le laid est une manifestation du premier degré de la contemplation, car celle-ci est motivée explicitement. Entré dans le système fallacieux du manichéisme par les détours de la sophistique, le poète croit d’abord que contempler revient à purger le monde d’une partie de ses fondements : le trivial ; or, le beau ne saurait être sans le laid. Il va devoir contempler autant l’un que l’autre pour retrouver l’unité fondatrice du monde et révoquer ses jugements. Ce n’est pas l’exacerbation du beau et du « bien dit » qui l’aidera dans sa quête, c’est la pleine conscience de sa tâche ardue, c’est la volonté d’embrasser le Tout au risque de tomber dans le vide. Il croit sélectionner la beauté dans une partie de son observation, avant de constater que tout objet est digne de beauté. D’abord, au néophyte, la montagne est la montagne. Au disciple non aguerri, la montagne n’est plus la montagne. Enfin, au sage, la montagne est à nouveau la montagne. La recherche de l’outil juste, approprié, adéquat, est la première étape à laquelle s’attelle notre poète. C’est ce que j’ai cherché à mettre en œuvre dans la section « Verbe ». Le penseur dactylographe se rendra alors compte que cette arme s’utilise dans l’immobilité la plus active, car c’est seulement après avoir freiné la course furieuse après la vie en société qu’il saisira réellement le mouvement de la grande horloge. Il faut qu’il se fixe à un point de cette mécanique pour sentir le balancier l’emporter pleinement. Il saura que l’immobilité n’est qu’une feinte apparence, que la nature emporte tout son corps, mais aussi que la puissance d’évocation de son art vaudra plus que tous les efforts perdus des alentours : il passera d’agité à agitateur. Il deviendra une force tranquille. Le poète est l’exacte expression de l’économie de l’énergie : à la frénésie humaine qui disperse ses forces dans d’inutiles combats, il s’impose par sa durée. C’est un calcul mathématique : si je suis nécessairement emporté par le principe de la vie elle-même, mon agitation est un redoublement de l’agitation. Si je veux freiner ma course pour mieux percevoir le tapis roulant qui m’emporte, je dois me fixer à ce sol qui se dérobe sous mes pas, m’imposer par mon assise. Je ne serai pas immobile, car l’immobilité m’est refusée, mais je serai lent, et cette lenteur sera pour moi les crampons et les harnais qui manquaient aux coureurs aveugles dont la course précipitée dénaturait le rythme, rythme de l’humanité, et plus exactement, rythme de l’homme pris dans la nature. La poésie peut être le lieu d’une révolution qui se fait en soi. C’est ce qu’on trouvera dans la deuxième section, intitulée « D’immobiles danses ».

Pour le dire encore dans d’autres termes, il me semble que si le Verbe est Dieu, quelle que soit la dose de divinité ou d’athéisme qu’on prête à ma glose, cela signifie que la parole est créatrice, elle agit sur la conscience, si ce n’est sur celle d’un quelconque lecteur, au moins sur la mienne, et je sens que la poésie, la littérature, possèdent ce pouvoir de transmuter le plomb en or, le mot en vie, car celui-ci se répercute, sous toutes les facettes permises par sa large palette, en nous-mêmes, à quelque âge, à quelque moment de la journée, consciemment ou inconsciemment, car le mot est un seuil entre le corps et la pensée, entre je, tu, il, elle, nous, vous et eux. Le mot dit la quête de vérité, et dans l’idéal nous la voudrions belle. Nous l’embellissons alors vainement, jusqu’à ce que toutes les apories d’une vue de l’esprit tombent et découvrent que tout est beauté sous l’œil neuf du contemplateur, qu’il faut voir du dedans et du dehors la ferme existence du monde, ne pas hésiter de l’un à l’autre, mais bien les saisir tous deux à la fois, et c’est là la tâche du poète. Il met ses sens à la disposition de tous, il les aiguise, les affûte, les tend de toutes ses forces pour s’extraire de ses propres mécanismes et retrouver une once de pureté, parmi toutes les saletés qu’il soulèvera en même temps, car telle est l’ingratitude de son ouvrage. Il doit choisir la langue qui dit le mieux sa perception, et en même temps, ne peut inventer la sienne que parmi les édifices de ses prédécesseurs, de ses contemporains, éviter les redites en sachant pertinemment qu’il n’inventera rien, ou si peu, résolu à trouver sous la nue de l’inconstance un point fixe. Il se sent encouragé par la force de telle voix, se détourne du brouhaha par ci, s’émeut d’un chant par là, et à toutes ces cordes tendues, tente d’ajouter la sienne, afin de composer l’immense symphonie des bardes modernes.

Cette langue lui permet de passer à travers la toile de ses yeux, d’en déchirer le voile, car cette percée lui est la faille désirée de ce qui séparait dedans et dehors : ainsi en va-t-il de la section « Mur blanc troué d’une tache noire ». Le poète transgresse l’ordre de l’habitude : il cherche par tous les moyens à contourner l’uniformité, à faire de la recherche de la nuance et de l’ombre son cheval de bataille grâce à son diapason linguistique. La plongée dans le temps et dans l’espace permet de retrouver le lien tenace de la vie à l’individu, c’est-à-dire en lui et par-delà lui, où la nostalgie du temps passé se fait ancre possible pour s’asseoir à même le présent. La langue du poète, en écho à celles de ses pairs, ouvre une quatrième dimension, celle de la contemplation dans une sorte d’absolu temporel et spatial. Le travail du souvenir façonne la sortie hors de soi : en nourrissant ma réflexion de ma propre expérience, je mets à distance le moi personnel afin d’y façonner un moi poétique, dépouillé du nombrilisme individualiste et fort de son apport à la construction intellectuelle et existentielle que le poète cherche à mettre en œuvre. Concrètement, la contemplation est une double distance, une première consiste en celle que nous sommes capables de mettre entre le moment présent et l’attente du lendemain ou le regard rétrospectif, tourné vers le passé, aussi anxieux ou paisibles soient-ils, et le second est le regard sur ce premier regard. La contemplation, c’est se regarder regarder. La mise en abyme est, semble-t-il, le seul moyen que nous ayons à notre disposition pour désamorcer nos vicissitudes, pour sortir du tourbillon de l’égocentrisme.

Au cœur du recueil, qu’il serait probablement plus juste d’appeler livre (car il ne s’agit pas d’un collage de pièces éparses mais bien de poèmes écrits à peu de distance les uns des autres et surtout qui ont une affinité) un réseau se forme : le livre est le lieu d’échos, de résonances tant lexicales, sémantiques que conceptuelles. L’intrication des poèmes à tonalité méta-littéraire, circonstancielle ou nostalgique confirme l’interdépendance du vivre et de l’écrire, du retournement d’une même surface sur elle-même, d’un endroit et d’un envers. Le corps du petit garçon retrouvé sur une plage en 2015, qu’on nomma « l’enfant de quelqu’un », interroge évidemment la lâcheté humaine sous couvert des dispositions de la politique d’immigration, mais plus largement, sous l’œil contemplatif de l’homme (et je ne dis pas du poète qui est avant tout un homme), ce genre d’événements est une honte faite au nom de la nature. On n’a jamais vu des animaux se cacher dans des conditions misérables pour fuir la guerre, et même les plus voyageurs d’entre eux, qu’on appelle oiseaux migrateurs, sont loin des contingences géo-politiques que nous nous infligeons. Ce triste événement ne fut pas sans me rappeler la naissance de Vénus sortie de l’océan, mais, loin d’être auréolé de gloire, il m’apparut dans un miroir inversé : si les mythologies expliquent aux hommes d’où ils viennent et où ils vont en faisant du miracle, du surnaturel, le lieu de la soumission de l’humain au divin, la mort de cet enfant est la marque d’une déchéance, une copie difforme et parodique de cette déesse de l’amour qui prit l’apparence d’un enfant mort régurgité par l’écume marine. On se passerait bien de toujours associer Éros et Thanatos… À ce genre d’accidents, que peut répondre la poésie ? Elle semble toujours confinée à la redite des mêmes choses, mais quand bien même y perd-elle sa capacité créatrice, quand bien même les mains qui la façonnent ne sont plus celles de Prométhée mais d’un énième sculpteur, elle est si chargée de tout ce qu’elle fut, qu’au moins pouvons-nous espérer qu’elle n’est pas faite que de ses cendres, mais qu’elle donne encore avec éclat les lumières qui manquent à notre humanité, et en particulier à notre cœur. Détournez-vous d’elle, jetez-la par-dessus bord, elle aussi la proue, le mât, la cale et le gouvernail du navire sur lequel vous tentez de la fuir.

Je me garderai de dire que tout poète est ce poète dont je parle : il va de soi que ce poète est la manifestation de ma vision personnelle, et qu’elle doit beaucoup à mes influences tant poétiques que spirituelles. Aussi, m’efforçant de mettre un mot sur le travail que je m’applique à réaliser, je dois bien faire un choix d’appellatif pour désigner la fonction du poète, si tant est que Victor Hugo m’autorise à reprendre son expression que j’ai dépouillée de Dieu et de la vocation de ses bergers. Il semblerait de ce côté-ci que je n’ai nulle prophétie à annoncer au monde, mais simplement l’ambition d’un rappel à soi. La poésie ne m’apparaît pas plus altruiste qu’égoïste : elle est l’interrogation des ponts jetés entre les cases dans lesquelles nous enfermons des données. Au fond, il me paraît incontestable que toute production artistique se limite à la vision personnelle de l’auteur : je ne puis parler des autres qu’à travers moi, je ne puis m’octroyer les yeux de l’autre pour me regarder moi-même, je puis tout au plus imaginer quel est son regard, mais c’est encore là l’expression de ma propre imagination. Le poète, s’il s’évertue à étudier la langue, n’est guère moins enfermé dans un système langagier que les autres. C’est là, à mon sens, non pas une faiblesse, mais un fonctionnement qu’il est utile de connaître : quand je disais tout à l’heure que la littérature peut agir sur la conscience, ce n’est pas l’auteur qui va intervertir son système de pensée avec celui de son lecteur, mais le lecteur qui va s’accaparer le système de pensée de l’auteur afin d’en tirer sa propre représentation du monde, au mieux l’ajuster, sinon passera sur l’ouvrage comme il arrive à tout un chacun de refermer un livre où rien ne nous émeut, pour ne pas dire où tout nous est indifférent. C’est une invitation au voyage, que l’on peut en toute liberté décliner.

C. C.

Le soleil migre ailleurs

Voilà, j’entends l’humilité de notre espèce, alors il me semble que rien ne peut m’atteindre de ce fatras extérieur, de ce ronflement sourd des hommes et du monde. Thoreau semble me dire que seule ma tâche dépend de moi, comme je l’avais ressentie à ma première lecture du Manuel d’Épictète, tandis que je n’avais que quinze ans, peut-être moins, et qu’il me sembla alors qu’une lourde charge m’avait été ôtée des épaules, et qu’il ne me restait plus qu’à être, dans mon corps et dans mon âme libres. Je me sens emplie d’une saine solitude, d’une pleine jouissance de moi-même, et que m’importe la désinvolture des exigences et des humeurs humaines si elles ne sont pas les miennes, j’ai encore à contempler la beauté du monde et de la nature, à échapper à la grisaille des villes, en y trouvant au-dehors, mais même au-dedans, l’âme équanime d’un arbre, d’une pelouse, le chant des pinsons (aujourd’hui, oui, ce sont eux que j’ai entendus au parc Sainte-Marie, et pas les corbeaux qui ont si souvent le monopole des mélodies sylvestres), que sais-je, un rayon de lumière flambait si magnifiquement un catalpa cet après-midi, toute sa face était parée d’un or opalescent qui virait à l’orange cuivré.

Je dis cela, et pendant que je le dis, il me vient à l’esprit combien les habitudes humaines sont différentes. Tout semble toujours se bousculer dans une frénésie électrique qui est si peu naturelle. Thoreau remarque que le travail (il entend, je crois, par travail, l’occupation à laquelle nous nous adonnons chaque jour) permet à l’homme de trouver son centre. C’est une belle remarque. Et pendant que je le lisais, je remarquais avec une triste clarté, que nous pourrons de moins en moins trouver en nous ce centre par le travail. Les économistes parlent, par leur haute vertu libérale, de flexibilité, et encouragent les travailleurs actifs à se mobiliser et démobiliser comme l’entend la loi du marché, d’un poste à l’autre, d’une ville à l’autre. Je me souviens de la première fois où j’entendis parler de cette théorie, elle m’avait fait une effroyable impression : comment pouvait-elle verbaliser en d’autres termes techniques le déracinement d’un homme, d’une femme, d’un foyer ? Où étaient l’attache du cœur, la manière de la main à créer un ouvrage, l’investissement affectif dans son travail, l’ordinaire sagesse qui forme l’expérience ? L’ordinaire, diront d’aucuns… Oui, l’ordinaire, l’ordre que l’on met dans sa vie, les règles qu’on établit pour soi afin de réaliser par connaissance une tâche. Est-ce à dire que dans les étroites structures que nos parents encore avaient bâties autour d’eux, se trouvait la stabilité ? Car ce n’était pas immobilité, mais, comme une roue dont on perturberait l’axe irait branlante et mènerait son véhicule dans un fossé, la roue dont l’axe est stable emmène loin et sans heurt le véhicule qu’elle supporte.

On pourrait me rétorquer que la mobilité professionnelle n’empêche personne de trouver ses racines en son logis, que nous sommes à l’époque des moyens de transport très grande vitesse, et que d’un point à l’autre de la France, on peut aller rapidement. Cependant, n’est-ce pas oublier qu’aussi épatants que soit l’heure et quarante-cinq minutes qu’il faut à un train pour faire Nancy-Paris, trois heures trente confiné dans un train, en ne vivant le paysage que par procuration d’un défilé d’images hachées par le mouvement, représente une somme de temps que nous n’oserions dépenser en d’autres circonstances aussi futilement ? Cette distorsion entre les prouesses technologiques à l’heure du toujours plus vite et les mœurs déréglées de ceux qui veulent s’y plier, me semble aussi grossière que ce qu’un piéton supporte dans un grand boulevard, où ses sept kilomètres-heure côtoient les cinquante des voitures, où ce piéton anéantit tout sentiment de bien-être, en proie au vertige, à l’angoisse (qu’on reconnaît tantôt aux Parisiens), à l’impression d’un moteur rugissant sur la chair et les nerfs d’une entité vivante, molle, dont le rythme aspire secrètement à la régularité, à l’ordre et à l’harmonie. Et qui de chronométrer ses employés et ses collègues pour une performance toute pécuniaire et inhumaine, de se trouver des adversaires ou des compétiteurs où il n’y a que des humains au rythme propre ?

Je dirais encore que ces pressions politiques et économiques ne sont pas les seules dépositaires de la contrefaçon de vivre propre à l’homme. Il existe dans le même espace une machine à étiqueter, laquelle est invisible, sournoise et à la portée de chacun, comme rangée dans la poche de chaque vêtement. Chaque étiquette est prompte à coller sur ces vêtements-là, mais encore sur chaque visage, jusque sur l’allure et les expressions que prendront ceux qui voudront s’étiqueter. Propre au mouvement, à la « neutronisation », pour reprendre un terme scientifique que j’utilise de façon métaphorique et sans doute très impropre ici, cet étiquetage provoque un véritable tumulte inorganisé, aléatoire, d’entités minuscules autour d’un noyau imaginaire, abstrait. Qui de se « déconnecter » de la vie en se « connectant » à un monde silencieux d’écrans, où tout fuse et se confond à la vitesse de l’éclair ; qui de combiner toutes les occupations de la distraction sans rapport les unes les autres sans même ressentir le bienfait d’une société agréable ; qui de comptabiliser du temps et de l’argent pour rentabiliser un voyage qui se fait hors du temps, dans des lieux de cartes postales, aussi artificiels que l’idée même qu’il se fait du pays qu’il visite ?

Le déplacement qui ne glose pas cette tendance, c’est la migration, mais, encore si proches du chien ou du loup qui défend son territoire avec toute la violence dont est capable une meute, nous surveillons nos frontières contre ceux qui désirent les franchir de façon permanente. Le pacifisme vaut encore l’assentiment général, mais s’il s’accompagne d’un franchissement migratoire, d’une demande d’asile sans certitude de retour, il interroge le temps, il refuse le chronométrage et le décompte du temps. L’hospitalité, c’est offrir là un toit, là un couvert, mais l’hôte doit repartir, et si l’hôte est l’alien, l’étranger, il ne peut demeurer sur notre territoire et jouer la concurrence. Ce n’est pas un touriste, propre à vivre contre une course à la montre, il n’est pas citoyen ici, c’est un parasite dont on ne saurait tolérer qu’il dure. S’il doit rester, c’est sur notre territoire, celui d’une géographie distendue par notre déracinement et par notre ré-enracinement superficiel, sur une croûte usée par le passage frénétique des coureurs de Marathon, celui d’une géographie dont on ne connaît plus les frontières qu’on défend comme les nôtres, celles où nous n’avons pas d’attache, prompts que nous sommes à nous mouvoir d’un bout à l’autre d’une carte politique. Il n’y a pas de temps pour durer dans ce pays. Tout est fait pour s’éteindre aussi vite qu’il se précipite dans la vie.
Celui qui resterait sur sa terre, même si cette terre est le plancher de sa caravane, prendrait le temps de la posséder, de s’unir à elle comme une seule chose, et ne craindrait pas qu’un étranger y mette les pieds, parce qu’ici, il serait maître de lui-même, et cette terre serait son reflet, parce qu’elle lui donnerait une identité. L’autre est le bienvenu chez lui, mais quel chez-soi peut-il exister chez celui qui ne vit que dans des maisons ou des appartements qu’il quitte comme des hôtels ? Et qui peut-il y recevoir ? Rien n’est solide pour lui-même, comment pourrait-il offrir solidement de lui-même sans avoir peur qu’on lui dérobe ce qu’il n’est même pas ? Tous ses compagnons sont éphémères, aussi pressés que lui par je ne sais quel orage.

L’idée et le mouvement

Cher ***

Je suis sensible aux questions que tu poses quant à la sensibilisation des jeunes, ainsi qu’à ces aberrations dont tu es témoin chaque jour dans le collège où tu travailles. Je crois, comme toi, que ce sont des luttes à mener sur bien des fronts, et que peu d’endroits s’en passeraient volontiers. Toujours est-il que ces luttes ne sont pas toujours faciles à mener, et que les champs de bataille sont nombreux sans toujours être propices à la victoire. Est-ce à dire qu’en terrain pris à parti, proposer un bouleversement des valeurs est un exercice des moins aisés et qu’il est parfois plus efficace d’aller prendre les armes ailleurs. Autant de jargon militaire dont je ne suis pas réellement sûre de la pertinence. Peut-il y exister un espace d’entente, égalitaire et libre, là où il régnait de basses injustices, sans passer par la force ?… Je ne suis pas certaine de ma réponse.
Elles sont bien terribles, les idées que je mûris en mon for intérieur, et j’ai peur parfois de les avancer et de briser des liens sensibles. Car vois-tu, les luttes anti-… elles-mêmes sont parfois l’objet de contradictions : elles sont, c’est-à-dire, le mouvement naturel d’une polémique contre le sein duquel elle sont nées. J’ai lu à deux reprises, ces derniers temps, des ouvrages qui me mettaient face à ces problèmes, et j’avoue que depuis j’en reste dubitative à maints égards. Il s’agit en premier lieu du livre Propaganda du neveu de Freud, Edward Bernays, qui recense de manière décomplexée les “œuvres” que celui-ci opéra en tant que chargé de relations, autrement dit en tant que manipulateur de l’opinion publique. Ainsi, les femmes se mirent à fumer en proclamant qu’elles allumaient “le flambeau de la liberté”, slogan tout trouvé par Bernays en insinuant un motif d’émancipation, flambeau qui paya grassement l’American Tobacco Corporation qui engagea Bernays pour trouver 50% de fumeurs en plus. Un bon nombre de mouvements sociaux, du piano dans le salon du bon mondain au changement de regard sur tel homme politique, furent le fruit d’un labeur en faveur de la “fabrique du consentement”, terme mélioratif pour cette propagande éhontée.
Le deuxième ouvrage est Comment voyager avec un saumon de Umberto Eco, dont un des articles rappelle comment l’industrie du jouet, avec ses animaux en peluche, a contribué à la sentimentalisation du rapport de l’homme avec l’animal. Et de noter que dans un des numéros de Cheval Magazine (je ne lis donc pas que le Philo Mag !), les articles sur l’histoire des races de chevaux ne cessent de rappeler qu’en Occident, il n’y a ne serait-ce que 70 ans, la pratique du cheval comme loisir était inconcevable. La domestication de loisir, l’industrie du jouet, deux jolis exemples d’une société marchande capitaliste. Et qu’en est-il de toutes ces égéries people qui s’évertuent à protéger les animaux, telles BB ou Pamela Anderson ? Je vais te dire le fond de ma pensée : je crois bien que tous ces mouvements charitables ne sont rien d’autre que le pendant naturel de ces autres usines de production intensive de viande et que ces tanneurs qui habillent à moins de cinq cents euros un canapé. Comment y aurait-il d’âmes charitables sans meurtriers ?
Alors voilà, cette société bourgeoise bien pensante m’agace plus qu’elle ne m’effraie, et aller déambuler sous les étendards me cause désormais de l’ennui. Parménide, le bouddhisme, que sais-je encore, expriment si bien qu’il n’y a pas de bien sans mal, de blanc sans noir, que je m’interroge : l’extrémisme d’une pensée, la constitution d’une éthique diamétralement opposée, ne feront jamais que répondre à leur versant contraire. Je te rassure, je n’appelle pas à une politique centriste, car elle est dénuée de sens et sombre dans l’absurde recherche du profit. Mais peut-être n’y a-t-il rien d’autre à faire que de nous extraire de ces luttes, car elles sont le centre névralgique, ensemble, du problème. Notre seule cause doit être l’ascétisme, la mise à distance des partis qui s’affrontent, et notre doigt pointé sur elles. Je crois encore à la pensée intellectuelle, elle ne change pas l’immédiat, mais elle travaille les esprits. Je suis opposée à la bestialité de cette société, qui ne veut qu’agir, agir, agir, et qui fait de son agitation une cohue sans queue ni tête. Et je crois encore que l’inaction est la seule façon d’éteindre le feu de la colère aveugle. Dans un essai sur le tantrisme d’Eric Baret, qui s’appelle Les crocodiles ne pensent pas, je me souviens avoir été marquée par l’efficacité de l’immobilité sur la mobilité, dans des démonstrations d’affrontements physiques ou verbaux, de la force de l’esprit sur le physique, et même sexuellement puisque c’est à ça qu’en est réduit le tantrisme, comment la concentration spirituelle peut décupler l’orgasme et permettre d’atteindre le Nirvana.
Je me rends compte de mon unilatéralité, et je me demande si elle est bien fondée. L’action propose aussi ces états de grâce, et je ne saurais pour exemple dire quelle émotion peut me procurer l’écoute du Chant des partisans ou de l’Internationale dans une manifestation. Et pourtant, c’est uniquement cette musique qui me met les larmes aux yeux, la marche à proprement parler m’émeut bien moins, et je l’avoue, me rend étrangère aux autres, tandis que les chants unifient. Ne peut-ce être la preuve de la prédominance de l’art sur l’acte ? L’art est peut-être le seul rachat de toutes ces fanfaronneries idéologiques.
J’espère ne pas t’avoir ennuyé avec cette longue exposition. Mais enfin, je sais qu’il y a un penseur efficace en toi, à qui tout cela parlera peut-être.

Tuer le temps

Quelle arme est assez puissante pour tuer le temps ? Car elle existe, il n’y a pas à en douter, il suffit pour cela de voir que Chronos est enterré avec ses pairs mythologiques, et que la clepsydre a laissé place à l’horloge numérique. C’est étrange, n’est-ce pas, de penser que nous sommes « la jeune génération », pour une humanité née il y a 2,9 millions d’années avant notre ère. Ne devrions-nous pas nous penser comme la vieille humanité, âgée de tant de siècles, humanité maintenue dans sa pérennité par le long fil de la vie transmis de mère à enfant ? Ne devrions-nous pas porter sur nos épaules tous nos ancêtres, sentir que tout l’apparat de la technologie, de ces modes de vie ultra-modernes, sont le produit d’un long temps, plutôt que d’une jeunesse éprise de nouveauté ? Un homme, en effet, se ride et se voûte avec les années, tandis qu’on voudrait voir dans les effets du temps sur l’ensemble de l’humanité, son juste contraire, un rajeunissement toujours plus poussé.

Voilà qu’aujourd’hui, le temps ne signifie plus grand chose, s’il rajeunit, s’il meurt, il ne laisse même peut-être plus de traces sur les visages des hommes, qui dès la première ride, parfois même avant, s’injectent de la toxine botulique sous les pores de la peau, comme si la seringue était cette arme de lutte qui « tue le temps ». Regardons Joan Rivers,  qui vient de s’éteindre, en ressemblant cruellement à un mannequin de plastique. A-t-elle tué le temps ? Elle vient d’y succomber, quoi qu’elle ait fait pour ne pas en porter les sévices. C’est qu’il faut à tout prix intensifier la courte page de vie qu’il nous est donné de vivre. Sur ce point, il est intéressant de remarquer le grand renversement qui s’est effectué entre les sociétés traditionnelles et les sociétés occidentales : concevoir la vie éternelle, qu’on la considère par la survie de l’âme ou par la survie de l’espèce (nous survivons dans nos fils), c’est mettre toute sa confiance dans le temps, lui remettre notre vie pour la prolonger sur terre, comme abolir ce même temps pour recouvrer l’éternité. Mais dans la société occidentale, il n’y a nulle part d’éternité, il n’y a que menace d’extinction, soit de nous-mêmes pour un futur fantasmé d’humains robotisés, soit de notre âme qui s’est désacralisée de toute sa hauteur. Il y aurait pu encore y avoir l’épais livre de la vie, il n’y a plus que la mince page qu’on résume par l’adage « la vie est courte », sans savoir exactement de quelle vie il s’agit. En réalité, d’un temps éphémère qu’il faut maximiser, par la consommation du bien-être, des vacances en promotion au Club Med pour oublier le stress des durs jours de labeur, par les activités chronophages, dévoreuses de temps, qui remplissent modiquement cette déjà menue page de vie.

Si j’ébauche de façon sommaire et peut-être satirique le gaspillage de la vie, c’est qu’il me semble que considérer la vie sous l’angle d’un instant fugace et consommable, c’est réduire à une machinerie éphémère le corps sacré et mystérieux auquel la vie est donnée. Ce gaspillage dans l’éphémère, dans l’irréversible, n’est qu’une idée toute moderne, qui correspond au déroulement du temps. Du calendrier sacré d’un monde qui a encore une gouvernance religieuse, le temps revient de façon circulaire, cyclique, à des fêtes qui célèbrent et réactualisent l’éternité du divin : Noël fait renaître chaque année le Christ, la fête du sacrifice ou fête du mouton, rappelle chaque année également la dévotion d’Abraham pour Dieu. Bien sûr, ces exemples sont des fêtes qui commémorent le texte religieux, mais ils permettent également de revivre comme les saints personnages, un moment sacré, une théophanie. Dans les religions plus anciennes, la célébration de la nature, le retour du printemps, les sacrifices faits aux dieux de la nature, permettaient de même de diviniser la terre, le ciel, l’eau et le feu, de façon ritualisée et régulière. Dans ces perspectives, il n’y a pas à faire peser sur la tête de l’homme l’épée de la brièveté de la vie, car la vie est éternité, par l’abnégation de l’individu sur le collectif.

Je n’en appelle à aucune forme de prosélytisme, je cherche seulement à pointer du doigt ce que l’humanité occidentale a fait de la conception temporelle : du cercle de l’Ouroboros nous sommes passés à une ligne historique, plate et irréversible. L’homme est rendu maître du destin historique, et ne fait désormais plus intervenir de divinité à intervalles réguliers, pour réactualiser le sacre de la vie. Désacraliser la vie, c’est contribuer à la division de toute chose, passer de l’ensemble collectif unitaire, à une masse d’individus indépendants, c’est faire de la vie de l’humanité, la vie de l’homme, c’est passer de l’objet sacralisé (la maison, un lieu saint, un événement important…) et unique (parce qu’imitation et confusion avec le modèle sanctifié) à une série d’objets dévalorisés parce que consommables et remplaçables. Il n’y a plus nulle part d’intérêt prêté à la cyclicité du Monde, c’est-à-dire du Monde créé par une communauté, quand bien même la nature révèle partout son caractère éternel et cyclique. Qu’y a-t-il de plus immuable que le cycle de la terre autour du soleil, que le jour qui se lève et le jour qui se couche, que les quatre saisons, que le cycle de la vie ? Et artificiellement, ou culturellement, dans le sens d’une post-culture ou culture modernisante, c’est-à-dire « ce qui est ajouté à la nature », l’homme se considère comme un jeune rejeton, non pas de Dieu, Éternel, mais d’une mère quelconque, non de la Mère Nature, Matrice éternelle elle aussi. Il a alors une vie prise à la dérobée, dans un laps de temps qu’il VEUT court, fugace, irréversible. Comment, alors, vivre autrement qu’en consommant la vie qui nous est donnée ? Elle est plongée dans le consumérisme et l’individualisme, puisque coupée de toute transcendance, de toute communauté solide, et ne se veut redevable de rien. Elle devient un temps d’existence aléatoire, historique, et n’appelle à aucune éternité, prise au piège de sa propre introversion.

Il serait ridicule d’invoquer un retour à des mondes qui n’existent plus, on ne ressuscite pas un dieu mort. Mais à l’heure du gadget, et de la gadgetisation de l’homme lui-même, car nous avons des humains, aujourd’hui, plus ou moins luxueux, avec plus ou moins d’options, n’est-il pas grand temps de reconsidérer la Vie de la Terre pour ce qu’elle est, un grand engrenage cyclique qui nous inclue dans sa roue ? Je n’appelle pas à quelque croyance que ce soit, mais à la considération de la Nature, à la splendeur éternelle qui en découle, à notre rôle d’habitants du Monde, responsable au même titre qu’une abeille de la préservation du monde. Considérer que nous sommes éternels, ce n’est pas s’aveugler d’une croyance ou d’une superstition, c’est se rendre non pas maître, mais serviteur légitime et reconnaissant de notre Monde, c’est servir en effet fidèlement, notre tâche d’être vivant, de terrien, fort de ses ancêtres, de ses contemporains (de ses frères dirait tout texte sacré), et de ses fils. Nous enfantons l’éternité, comment osons-nous nous arrêter et nous encenser l’esprit de mille détails fugaces, en appelant Botox l’île miraculeuse que ne purent atteindre que les dieux, l’île de l’immortalité ? Le seul bain de jouvence qui existe n’est pas dans le dernier i-Phone, démodé six semaines après sa sortie, ni dans l’argent amassé en tas et couvert d’une sueur visqueuse, dépensé à la salle de sport ou en soin du corps, il est dans la paix de l’esprit et du corps, qui ne s’achète pas. Je ne suis pas rétrograde, je loue les bienfaits de la science guérisseuse, mais rien ne guérit mieux le corps et l’esprit que la sagesse. Ce n’est pas là une parabole, il suffit de se dire qu’un mode de vie sain préserve l’homme de bien des maladies, ainsi que l’équilibre corps/esprit, enseigné par la méditation dans les cultures traditionnelles ancestrales comme le yoga (qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres – et que se gaussent de découvrir comme technique psychologique du bien-être/bonheur des professeurs de sciences humaines émérites, alors qu’il n’y a qu’une ponction des sciences traditionnelles retraduites en langage pseudo-moderniste et scientiste).

C’est de l’ignorance profonde que ce mode de vie occidental actuel, un enterrement de nos vieilles traditions, et même de notre vieille humanité, que ne résolvent pas les modernistes imbus de leur aveuglement. J’en appelle simplement au bon sens.

Système Clos

A quoi sert de penser ? C’est, on dirait, un temps perdu, ni bon à la consommation, ni bon à la production. Penser, c’est sortir d’un système clos, qu’il soit politique, social, économique, culturel… Car c’est une forme de vie intellectuelle, c’est la pesée attentive, qui remet en question toutes les préexistences, quelles qu’elles soient. J’ai dit que penser n’était pas non plus un système de culture, car la culture est ce qu’on ajoute à la nature. Penser est-il un ajout ? N’est-ce pas plutôt une forme vive de la compréhension ? Comprendre, c’est « prendre avec », c’est-à-dire prendre avec soi ce qui est autour, penser ne peut pas être un rejet de la nature, c’est un rejet du reste, ce qui est autre chose que la nature.

Quand je songe à tout ce qui nous donne lieu de penser, il me vient plus vite à l’esprit ce qui nous prive de penser, car la liste, quoiqu’elle soit plus longue, est mieux connue de nous. Ne pas penser, c’est travailler à une tâche close, définie, ou même définitive, tandis que la pensée est ouverture sur l’infini. Travailler ne permet pas de penser, travailler permet de produire. Ne pas penser, c’est absorber sans recul ce qu’on nous vend pour de la nourriture pour l’esprit, c’est la vitesse effrénée des bandes d’images, auxquelles ne réagissent que les émotions, pas les sens intellectuels. Regarder un film, une émission, de la publicité, c’est absorber. Tout au plus ne peut-on penser que lorsque l’image s’est arrêtée, que l’on peut faire taire nos émotions, et non nos sentiments comme certains pourraient le croire, que le calme est revenu. Leur langage prend l’apparence du nôtre et ne nous laisse plus penser. Voir et écouter sont le propre de l’humain qui interagit, avec quoi interagir lorsqu’on regarde la télévision ? Mais jouer à un jeu vidéo, n’est-ce pas penser à tout ce qu’il faut faire pour que les personnages se meuvent et vainquent un ennemi ?… Je ne crois pas, il me semble plutôt que c’est là réfléchir, trouver une stratégie, avec toute la concentration que cela demande. Réfléchir n’est donc pas penser ?

Penser, je crois, n’est pas être absorbé ni absorber, c’est être vide pour mieux être plein. Lorsque je contemple, je ne regarde pas, je laisse parler le silence. La contemplation est un mode de pensée. Penser vide notre esprit de la voix qui l’encombre et connecte intrinsèquement mon corps, mon esprit, à tout le reste, la contemplation n’est plus figée sur un objet de regard, mais sur l’ensemble, sur l’Un. La musique la plus élevée vous entoure l’âme et l’élève avec elle, elle ne parle pas votre langage de consommateur ou de producteur, elle vous dit autre chose, sans mot, elle ne dit rien pour tout dire. Le moindre chant d’oiseau, le merle qui s’est posé à la fenêtre, les pigeons qui roucoulent sur un fil électrique, et le glas des oiseaux de mauvais augure eux-mêmes, savent mieux parler que nous. N’est-ce pas pour cette raison que les alchimistes sont ceux qui parlent la langue des oiseaux ? L’or qu’ils fabriquent est la substance de la pensée, non de la réflexion, non de la passivité, celle qui se met en vase clos ; même s’il serait bien une passivité digne d’estime, la passivité du vide contemplatif, mais elle n’est qu’une fausse passivité elle aussi, car rien ne sera jamais aussi actif qu’elle pour recevoir et rendre, s’unir, avec l’ensemble de l’Un-ivers.

Aujourd’hui, alors que l’on dénigre toute contemplation, que l’on taxe d’immobilisme la pensée, qu’on lui préfère mille fois le geste laborieux du technicien et la réflexion raisonnable et bornée de l’ingénieur, que reste-t-il pour sortir de ces tristes frontières d’homme ? Ce sont les mêmes denrées que les loisirs. Tout est confondu : les loisirs ne sont plus même là pour affranchir l’esprit. Pour les latins, les negotium, qui donnèrent le terme de négoce, étaient les tâches de ceux qui n’avaient pas le temps de penser, parce qu’ils travaillaient, au tripalium donnés comme des bêtes de somme ; tandis qu’à l’otium se réservaient les intellectuels, les oisifs, ceux qui, à loisir, pensaient le monde et bâtissaient des écoles de penseurs. Des travailleurs, nous fîmes des gens de race noble, et des oisifs, des mécréants vicieux. Vice et vertu, il n’en est plus rien, depuis que la sagesse ressemble à une machinerie, et que la machinerie se voit louée de toutes les qualités d’esprit.

Tout est mécanisé, jusqu’à la plus petite parcelle de cerveau. Les politiques dissertent en termes de schémas économiques, sociaux, culturels, en termes de chiffres réfléchis, de statistiques, de probabilités. Les citoyens rejettent, hurlent, vacillent dans l’immobilisme passif, celui de l’esprit, vers lequel ils sont indubitablement attirés. Tout est fermé sur soi, sur un petit nombril qui n’a rien du nombril du monde : c’est, je crois, ce qu’on s’évertue à appeler individualisme. Mais il suffirait de penser, de laisser venir à soi le frein de la nature afin que soit rétabli le rythme naturel des hommes, pour qu’il n’y ait plus de rejet, mais unité. La pensée ne vient pas des livres d’étude, les livres d’étude ne donnent pas de pensées, ils ne donnent que des méthodes pour laisser venir à soi la pensée.

Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler.

Jean de La Bruyère , Les Caractères, « Du mérite personnel ».

Que l’oisiveté reprenne son nom, pas celui de mère des tous les vices, mais de toutes les vertus.

C.C.

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