Épilogue d’un roman inachevé

par chloecharpentier

Mon manuscrit dans les mains, je relisais des passages silencieusement, parfois à voix haute, et j’écoutais la mélodie des mots comme une aube neuve. La face ahurie du monde, de mon monde, était là, et je ne savais que faire de ces entrelacs de griffes et de caresses. Mon désir d’écrire, puis ma bascule, qu’avaient-ils été ? J’avais plongé dans le cœur de mon existence afin d’en extirper une solution, et j’en étais sortie avec un tas de questions insolubles : tout s’était liquéfié dans un perpétuel silence à la constante interrogation qui avait creusé mon crâne, et pourtant, tout me semblait d’une limpidité encore inconnue quelques mois auparavant, à moins que, sous l’apparente immobilité des choses (et de ma mentalité en particulier), les choses eussent commencé bien avant à prendre un autre tour, à soulever une vaste rumeur qui avait fait tomber les branches cassées de mon immaturité cristallisée. À mesure que je lisais, je ne voyais plus les mots, je ne sentais plus qu’un vaste regard surplombant mon œuvre, un œil rassurant qui lisait mieux que le mien, car il distinguait dans l’obscurité confuse de mon verbiage, un motif bien plus fort, bien plus important, une cause qui se dégageait et justifiait ce que j’avais fait. Était-ce pour ainsi dire une théorie de plus sur l’autel de la littérature ? Un ramassis de signes pour ériger l’homme avant son œuvre ? C’était bien plutôt un halo de lumière qui se faisait sur mon expérience, qui éclairait les détails insignifiants de ma vie d’auteure, qui reliait aux fulgurances que j’avais déjà eues, la crayeuse matière à laquelle il se confondait et qu’il solidifiait, qui, de l’incertain serpentin, confectionnait un tout, beau, robuste. Ce n’était pas à proprement parler une sublimation de moi-même, certainement pas, c’était plutôt l’extraction de mon expression profonde, de mon langage pour dire le monde, limpide, dépouillé du pus de la peur de l’échec, apories que j’avais purgées non en domestiquant mon activité littéraire, domestication qui avait vite tourné à une forme de dictature du langage scolaire, qui avait fait de mes ébauches de roman des parodies de styles empruntés, mais en transfusant dans la vie romanesque ma vie de poétesse.

Car il y avait là quelque chose de pourtant évident dans la poésie, dont je ne m’étais peut-être jamais tant rendue compte quoique je le susse depuis longtemps : la poésie était le monde sacré, était le lien indéfectible entre l’existence pure du monde et l’existence pure de soi. Les cantiques chrétiens, les vers dorés, les dithyrambes dionysiaques, les adorables de Zoroastre, ont tous en commun non de louer quoi que ce soit si ce n’est Dieu, mais de répondre aux trois questions éternelles : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Inaltérables interrogations que posait et auxquelles répondait la religion, progressivement évacuée des sociétés occidentales, mais que continue de poser et auxquelles continue de répondre la poésie, sa digne légataire, et plus généralement, la littérature, quand elle construit à son tour un monde, dont elle ne réduit pas la part de mystère à une conclusion toute faite, mais quand elle la fait jaillir, quand elle en montre la splendeur et qu’elle ne fait pas de la fascination qu’elle exerce sur nous une simple curiosité d’intrigue.

Il y avait là un apparent paradoxe qui pourrait peut-être être levé, du moins me le figurais-je : la poésie posait trois questions pour interroger l’ordre du monde, mais elle y répondait par le silence, comme si l’absence de réponse était la seule réponse possible, car à l’interrogation du monde rien de la poésie, ou de la poétique, ne pouvait donner une solution, c’eût été confiner dans un système clos l’extraordinaire instabilité de l’humain, et au-delà de l’humain, l’instabilité du monde tel qu’on peut le comprendre. Mais la poésie peut faire résonner le silence sacré du monde dans sa langue, extraire la vibration du monde et la donner à entendre, à la sentir intérieurement, à en saisir le cristal sans le toucher pourtant. C’était, pour moi au moins, la seule façon de percevoir l’existence, dans son instable éternité. Comme si à la nature conditionnante répondait son possible effritement, comme si à la pure intention, à la volonté, répondait un sursaut de vide, l’absence de volonté, comme si au langage qui dit « je suis » Rimbaud répondait encore « un autre », dédoublant l’essence même du poète, homme et voyant par sa langue, sa langue mystérieuse, de telle manière que la vision qu’on se fait de toute chose est sans cesse anéantie par le sacré, cette instance outre nous qui répète le même et en même temps l’autre et nous invite à sentir son mystère. Mystère, tel est en effet le seul mot que je pusse employer : mystère comme une révélation de l’ordre du divin, qu’on ne puisse communiquer qu’à travers des rites d’initiés, et dont les profanes ne peuvent percevoir que de lointains effets, une beauté toute cerclée de secret. Le mystère de la littérature s’exprime dans le rite de la vie elle-même, par la répétition du mythe originel et fondateur qui dit l’instabilité du pérenne, comme une lumière vacillante qui ne s’éteint jamais et fait envisager l’obscurité à chaque vibration. La littérature dit la vie, la poésie en procède, exprime le miracle de l’existence, l’absence de repères comme seul repère. Mais la littérature n’est pas tout et la vie n’est la littérature que dans la mesure où la vie engendre la littérature. À son tour, la littérature imite la vie, elles sont perméables l’une à l’autre, là où la littérature n’est que le moyen, que le rite qui permet d’atteindre le mystère, au même titre que n’importe quel autre rite, la méditation, la prière, tout ce qui peut aiguiser la conscience et anéantir la raison, la vie est le but, la matrice, le tout.

Et plus encore dans ce constat que je faisais, il me fallait admirer le paroxysme de l’art : ce n’était pas seulement que l’art imitait la vie, il ne pouvait y avoir qu’un simple rapport d’imitation dans cette tension constante entre art et vie, mais une fusion toute effroyable entre l’un et l’autre, dès que l’art s’approchait de la vie ; c’était, non loin de la folie, tout mon être qui s’était plié à la ritualisation poétique, à tel point que je ne connaissais plus mon nom, oubliais si j’étais Claude ou Chloé, si j’étais l’empereur romain ou une humble bergère, si je dirigeais des moutons ou un peuple de brebis, un vaste peuple servile et rebelle à la fois, ou un néant sans commune mesure, le néant plein de loups qu’est l’imagination. Mes personnages, ne m’étais-je pas pliée à leur souveraineté toute puissante en ayant crû avoir moi-même toute emprise sur eux ? Je les avais accouchés pour mieux qu’ils me fécondent. Et n’avais-je pas, à l’instar de mes fantoches tyrans, répondu à des lois si rigides pour procéder à la création livresque, que le moindre écart aux règles de la littérature eût été non seulement impossible, mais même hors de l’imagination elle-même, tout au plus eût-ce été un vague désir dont l’objet même n’eût pas pu être dessiné ? Le rituel était là, dans l’horlogerie de la création, dans les rouages intransigeants de la mécanique poétique, et le supplanter eût été comme annihiler le deus litterarum lui-même, lui, son œuvre, mon propre dessein. Les rites ne variaient pas, ils nous amenaient à recommencer éternellement l’œuvre première, la vie elle-même, son mystère sans cesse rejoué, le supplanter donc, n’était pas créer une autre littérature, mais autre chose que de la littérature, les manœuvres étaient nulles.

Je courus dans la salle de bains pour trouver un miroir : je ne pouvais plus m’y reconnaître, mes traits étaient comme altérés par mon ivresse. Ce n’était plus un visage, c’en étaient cent, mille, un incroyable palimpseste sur lequel je ne lisais plus rien, un ensemble de hiéroglyphes ébranlés qui ne communiquait plus que l’inconstance de mon état, de ma pensée, de ma condition. Où étaient mes yeux ? Ma bouche ? Je voulais toucher mon visage, palper ce qui avait disparu, mais mes bras eux-mêmes étaient devenus sans couleur, sans matière, sans forme, seulement deux taches flottantes. Des larmes brûlantes bouillaient en moi, mais je n’avais plus d’yeux pour pleurer, qu’une angoisse tombée au fond d’un puits sans fond. Progressivement, le miroir lui-même ne refléta plus rien, devint un carré blanc sur lequel rien ne se distingua plus, que de petites taches noires, menues pattes de mouche. Mais comment voyais-je cela, sans mes yeux ? Que pouvait-être la perception du monde, si monde il y avait encore, sans organe pour y parvenir ? Je n’avais désormais plus de corps, une limpidité pourtant avait contesté mon angoisse, un miracle pâle : j’étais moi-même l’espace d’un verbe, une succession de signes, de mots, de néant enfin.

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