Maudits poètes

par chloecharpentier

Scène 1.

Intérieur nuit. Patrick est assis sur le canapé face à la télévision qui est éteinte. La caméra le filme de dos. On ne voit pas son visage. Il retouche un manuscrit.

Patrick : Lit sur le bout des lèvres. Que sont donc ces mots ? Ces peaux mortes sur ta bouche, ma mère ? Mots et morts au silence font face.

Sa mère arrive et allume la télévision.

La mère : C’est l’heure où ton frère passe. Pousse-toi.

À la télévision : Plateau télévision : ambiance plateau-maison.

Présentateur : Patrice Mieszcoski, vous êtes un des artistes actuels les plus renommés, vous faites salle comble à chaque nouveau spectacle, la presse parle beaucoup de vous, et pourtant, vous n’êtes ni acteur, ni plasticien, vous êtes poète-performeur. Comment expliquez-vous ce succès ?

Patrice Mieszcoski : C’est le talent (rires).

Au salon : La mère passe le bras par dessus les épaules de son fils, de manière rassurante. Patrick se dégage un peu. La mère retire ses mains.

Cut. La caméra cadre la télévision.

Présentateur : Dans un entretien, vous revendiquez, je cite, « une poésie de merde, mais sincère, plus proche du réel qu’aucun artiste ne l’a fait ». Des mots tranchants, audacieux, dans lesquels le public semble se retrouver. Je vous propose d’éclairer le sens de ces paroles en regardant ensemble un extrait de votre dernier opus.

Scène 2.

Patrice Mieszcoski est sur scène, en plein spectacle. Il est habillé en noir, sur fond noir, un peu comme dans un one man show. Il se tient debout et déroule un rouleau de papier toilette sur lequel est écrit son texte qu’il interprète.

Patrice Mieszcoski : Mort – mot – moment – maman – ment – mensonge ! Ah ! Moi ! A moi ! A mort ! Amorphe ! Ah ah ah ah !

Il s’enroule avec son rouleau de papier toilette en tournoyant sur scène, puis il tombe par terre. On entend le public pousser un cri de surprise.

Mot mot ! Mort au mot ! Merde au mot ! Mobilise mes mains, mot ! Mes mains, mon mot, ma merde ! Ma mère ! Amère ! Mer ! Meut ! Meuh meuh mmm meuh !

Scène 3.

Salon de Patrice. Caméra face. Il a le même visage que Patrick Mieszcoski. Il s’ouvre une bière, l’air renfrogné.

Patrice : Quel con.

La mère : Oh… Patrice… ne sois pas triste, mon gros lapin… oh…

Patrice : Où est-ce qu’il a été cherché des conneries pareilles, hein ? A qui, dis-moi ? Dans quel chiotte ?

La mère : Ne sois pas si dur envers lui ni envers toi-même. (Patrice regarde d’un coup sa mère durement). Tu n’avais qu’à faire comme lui quand tu en as eu l’occasion.

Patrice : Tu rigoles ? J’ai jamais sucé pour me faire une place.

La mère : Quelle place ?

Scène 4.

Plateau.

Présentateur : Des images pleines d’émotions. Patrick Mieszcoski, dans une interview, vous dites écrire « à partir du rien », « créer du vide car l’art n’est rien ». Vous semblez faire une réelle révolution de l’art, le mettre à mal. Comment concevez-vous l’écriture, comment vous y prenez-vous pour extraire le rien, le vide de l’art, quand plus deux mille ans de tradition artistique semblent avoir construit du sens et du plein ?

Patrice Mieszcoski : Quand je vous ai dit « c’est le talent », c’est la vérité, même si ça peut paraître prétentieux. Je ne peux pas expliquer l’acte de création, c’est comme faire l’amour : on ne sait pas encore comment on va le faire au moment où on le fait, mais on sait qu’on le veut, qu’on doit le faire, et puis vous pénétrez intensément votre partenaire, vous vous masturbez si vous êtes seul, et vous éjaculez au moment le plus opportun. L’acte d’écrire, c’est une éjaculation, comme c’est une merde qui sort de votre rectum. Vous avez besoin d’éjecter quelque chose de votre corps.

Présentateur : Mais vous ne faites pas qu’écrire, vous jouez, vous interprétez vos textes sur scène. Moi qui suis un fervent admirateur de vos travaux, qui depuis le public ai eu l’occasion de vous voir sur scène, je me pose cette question : y a-t-il un lien entre ce que vous venez de dire et la création du spectacle ?

Patrice Mieszcoski : Pour le jeu, la performance spectaculaire, artistique, c’est la même chose que la performance sexuelle. Vous donnez le meilleur de vous-même, dans le but de jouir, et le public, c’est ce que vous avez envie d’enculer, oui, et j’encule le public.

Présentateur : (hésitations). Merci, Patrice Mieszcoski, d’avoir répondu aussi précisément à mes questions. Nous vous offrons en bonus la réaction d’un spectateur très spécial à la sortie de votre spectacle, c’était dimanche dernier.

Scène 5.

Micro-trottoir à la sortie du spectacle.

Journaliste : Madame Mieszcoski, vous êtes la maman de Patrice, vous choisissez de le suivre dans ses tournées, qu’avez-vous pensé du spectacle ?

La mère : C’est ma plus grande fierté, il est tellement talentueux. Patrice ne doit rien aux autres, il s’est construit tout seul.

Journaliste : Votre second fils, Patrick, écrit lui aussi…

La mère : Oui, si on veut, avec moins de conviction peut-être.

Journaliste : Vous voulez dire que Patrice a réussi là où Patrick a échoué ? (La mère détourne la tête). Et selon vous, qu’est-ce qui a été le plus déterminant dans la carrière de Patrice ?

La mère : Le talent (rires).

Scène 6.

La mère fait profil bas, Patrick fixe l’écran. La mère éteint la télévision.

Publicités