Le soleil migre ailleurs

par chloecharpentier

Voilà, j’entends l’humilité de notre espèce, alors il me semble que rien ne peut m’atteindre de ce fatras extérieur, de ce ronflement sourd des hommes et du monde. Thoreau semble me dire que seule ma tâche dépend de moi, comme je l’avais ressentie à ma première lecture du Manuel d’Épictète, tandis que je n’avais que quinze ans, peut-être moins, et qu’il me sembla alors qu’une lourde charge m’avait été ôtée des épaules, et qu’il ne me restait plus qu’à être, dans mon corps et dans mon âme libres. Je me sens emplie d’une saine solitude, d’une pleine jouissance de moi-même, et que m’importe la désinvolture des exigences et des humeurs humaines si elles ne sont pas les miennes, j’ai encore à contempler la beauté du monde et de la nature, à échapper à la grisaille des villes, en y trouvant au-dehors, mais même au-dedans, l’âme équanime d’un arbre, d’une pelouse, le chant des pinsons (aujourd’hui, oui, ce sont eux que j’ai entendus au parc Sainte-Marie, et pas les corbeaux qui ont si souvent le monopole des mélodies sylvestres), que sais-je, un rayon de lumière flambait si magnifiquement un catalpa cet après-midi, toute sa face était parée d’un or opalescent qui virait à l’orange cuivré.
Je dis cela, et pendant que je le dis, il me vient à l’esprit combien les habitudes humaines sont différentes. Tout semble toujours se bousculer dans une frénésie électrique qui est si peu naturelle. Thoreau remarque que le travail (il entend, je crois, par travail, l’occupation à laquelle nous nous adonnons chaque jour) permet à l’homme de trouver son centre. C’est une belle remarque. Et pendant que je le lisais, je remarquais avec une triste clarté, que nous pourrons de moins en moins trouver en nous ce centre par le travail. Les économistes parlent, par leur haute vertu libérale, de flexibilité, et encouragent les travailleurs actifs à se mobiliser et démobiliser comme l’entend la loi du marché, d’un poste à l’autre, d’une ville à l’autre. Je me souviens de la première fois où j’entendis parler de cette théorie, elle m’avait fait une effroyable impression : comment pouvait-elle verbaliser en d’autres termes techniques le déracinement d’un homme, d’une femme, d’un foyer ? Où étaient l’attache du cœur, la manière de la main à créer un ouvrage, l’investissement affectif dans son travail, l’ordinaire sagesse qui forme l’expérience ? L’ordinaire, diront d’aucuns… Oui, l’ordinaire, l’ordre que l’on met dans sa vie, les règles qu’on établit pour soi afin de réaliser par connaissance une tâche. Est-ce à dire que dans les étroites structures que nos parents encore avaient bâties autour d’eux, se trouvait la stabilité ? Car ce n’était pas immobilité, mais, comme une roue dont on perturberait l’axe irait branlante et mènerait son véhicule dans un fossé, la roue dont l’axe est stable emmène loin et sans heurt le véhicule qu’elle supporte.
On pourrait me rétorquer que la mobilité professionnelle n’empêche personne de trouver ses racines en son logis, que nous sommes à l’époque des moyens de transport très grande vitesse, et que d’un point à l’autre de la France, on peut aller rapidement. Cependant, n’est-ce pas oublier qu’aussi épatants que soit l’heure et quarante-cinq minutes qu’il faut à un train pour faire Nancy-Paris, trois heures trente confiné dans un train, en ne vivant le paysage que par procuration d’un défilé d’images hachées par le mouvement, représente une somme de temps que nous n’oserions dépenser en d’autres circonstances aussi futilement ? Cette distorsion entre les prouesses technologiques à l’heure du toujours plus vite et les mœurs déréglées de ceux qui veulent s’y plier, me semble aussi grossière que ce qu’un piéton supporte dans un grand boulevard, où ses sept kilomètres-heure côtoient les cinquante des voitures, où ce piéton anéantit tout sentiment de bien-être, en proie au vertige, à l’angoisse (qu’on reconnaît tantôt aux Parisiens), à l’impression d’un moteur rugissant sur la chair et les nerfs d’une entité vivante, molle, dont le rythme aspire secrètement à la régularité, à l’ordre et à l’harmonie. Et qui de chronométrer ses employés et ses collègues pour une performance toute pécuniaire et inhumaine, de se trouver des adversaires ou des compétiteurs où il n’y a que des humains au rythme propre ?
Je dirais encore que ces pressions politiques et économiques ne sont pas les seules dépositaires de la contrefaçon de vivre propre à l’homme. Il existe dans le même espace une machine à étiqueter, laquelle est invisible, sournoise et à la portée de chacun, comme rangée dans la poche de chaque vêtement. Chaque étiquette est prompte à coller sur ces vêtements-là, mais encore sur chaque visage, jusque sur l’allure et les expressions que prendront ceux qui voudront s’étiqueter. Propre au mouvement, à la « neutronisation », pour reprendre un terme scientifique que j’utilise de façon métaphorique et sans doute très impropre ici, cet étiquetage provoque un véritable tumulte inorganisé, aléatoire, d’entités minuscules autour d’un noyau imaginaire, abstrait. Qui de se « déconnecter » de la vie en se « connectant » à un monde silencieux d’écrans, où tout fuse et se confond à la vitesse de l’éclair ; qui de combiner toutes les occupations de la distraction sans rapport les unes les autres sans même ressentir le bienfait d’une société agréable ; qui de comptabiliser du temps et de l’argent pour rentabiliser un voyage qui se fait hors du temps, dans des lieux de cartes postales, aussi artificiels que l’idée même qu’il se fait du pays qu’il visite ?
Le déplacement qui ne glose pas cette tendance, c’est la migration, mais, encore si proches du chien ou du loup qui défend son territoire avec toute la violence dont est capable une meute, nous surveillons nos frontières contre ceux qui désirent les franchir de façon permanente. Le pacifisme vaut encore l’assentiment général, mais s’il s’accompagne d’un franchissement migratoire, d’une demande d’asile sans certitude de retour, il interroge le temps, il refuse le chronométrage et le décompte du temps. L’hospitalité, c’est offrir là un toit, là un couvert, mais l’hôte doit repartir, et si l’hôte est l’alien, l’étranger, il ne peut demeurer sur notre territoire et jouer la concurrence. Ce n’est pas un touriste, propre à vivre contre une course à la montre, il n’est pas citoyen ici, c’est un parasite dont on ne saurait tolérer qu’il dure. S’il doit rester, c’est sur notre territoire, celui d’une géographie distendue par notre déracinement et par notre ré-enracinement superficiel, sur une croûte usée par le passage frénétique des coureurs de Marathon, celui d’une géographie dont on ne connaît plus les frontières qu’on défend comme les nôtres, celles où nous n’avons pas d’attache, prompts que nous sommes à nous mouvoir d’un bout à l’autre d’une carte politique. Il n’y a pas de temps pour durer dans ce pays. Tout est fait pour s’éteindre aussi vite qu’il se précipite dans la vie.
Celui qui resterait sur sa terre, même si cette terre est le plancher de sa caravane, prendrait le temps de la posséder, de s’unir à elle comme une seule chose, et ne craindrait pas qu’un étranger y mette les pieds, parce qu’ici, il serait maître de lui-même, et cette terre serait son reflet, parce qu’elle lui donnerait une identité. L’autre est le bienvenu chez lui, mais quel chez-soi peut-il exister chez celui qui ne vit que dans des maisons ou des appartements qu’il quitte comme des hôtels ? Et qui peut-il y recevoir ? Rien n’est solide pour lui-même, comment pourrait-il offrir solidement de lui-même sans avoir peur qu’on lui dérobe ce qu’il n’est même pas ? Tous ses compagnons sont éphémères, aussi pressés que lui par je ne sais quel orage.
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