Vie de Léopold de Taillefer

par chloecharpentier

nouvelle

Le comte Léopold de Taillefer a laissé très peu d’indications sur son existence. A peine sait-on qu’il était un parent éloigné de la maison des Matfried qui régna sur une partie de la Lotharingie au IXe siècle. Parmi les rares mentions de son nom, on trouve dans les archives de la ville de Metz une biographie de la lignée du comte Gérard qui fait état de son existence et du règne qu’il exerça sur une partie des pays ripuaires. Bien que son nom fasse si peu de cas d’étude, Léopold mériterait bien qu’on renouvelle l’intérêt des historiens, non pour la gestion de son territoire, car il ne s’est guère mêlé aux faits d’armes que le moyen-âge exalte dans les chansons de geste, mais pour son caractère singulier qui inspira la crainte à tout son royaume.

Léopold était marié à une certaine Ingeltrud, jeune cousine d’Ingeltrud fille de Louis le Pieux. Il eut d’elle neuf enfants, quatre fils et cinq filles, dont deux moururent en bas âge. De cela, les historiens sont à peu près sûrs, et nous pouvons en effet observer l’évolution de sa descendance qui s’éteignit au XIIIe siècle avec le dernier descendant direct de Léopold, Wilfried Ier. Cependant, fait plus isolé, un philologue à peu près inconnu retrouva aux alentours de la moitié du XIXe siècle, dans un des châteaux du Bigdau, la relation des exécutions publiques sous son règne. C’est cette relation, fort complète, qui attira mon attention, car elle alimenta pendant plusieurs années mes réflexions, et, à travers une intense étude de cette relation qui se recoupait avec des témoignages divers, notamment quelques lettres que Léopold écrivit lui-même et qui sont conservées aux fonds d’études médiévales de Mayence, je pus brosser les traits de ce seigneur.

Élevé dans la foi catholique sans avoir succombé au fanatisme, Léopold avait reçu une éducation sévère qui renforça son naturel autoritaire et grave. Un portrait de lui existe : les cheveux jusqu’aux épaules, légèrement ondulés et la barbe assez longue également, lui confèrent une certaine sagesse, mais cette apparente sérénité est contrariée par l’arête saillante de son nez droit, par sa lèvre fine et ses yeux un peu froncés, comme méditant quelque affaire qui l’eût préoccupé. Plutôt bel homme en somme, mais dont la beauté est troublée par un esprit bouillonnant. Ses proches parents et ses gens vivaient dans une complète soumission à ses ordres et à sa volonté. Dès qu’il eut l’âge de régner, toute sa province éprouva ce tempérament qui allait s’endurcir avec le temps. Léopold tint visiblement à gérer les affaires de justice, en délégant le moins possible aux seigneurs de ses terres les cas les plus divers. L’appréciation des requêtes variait sans commune mesure dans l’intransigeance la plus totale. Dès les premières années de son règne, on l’accusa d’être un tyran. Je crois plutôt qu’il fut un homme parfaitement incompris par ses pairs.

La première exécution qu’il prononça arriva tôt dans sa carrière : il n’y avait pas un mois que Léopold jouissait de ses pouvoirs. Le malheureux forçat était un paysan d’un village environnant, condamné à la pendaison pour ne pas avoir salué la livrée du roi. Il laissa une femme et treize enfants dont nous ne pouvons imaginer le destin. Quelques mois plus tard, on trouve la mention d’une autre mise à mort : celle d’un charron nommé Chrétien, condamné à mort pour une histoire fort improbable. Il aurait en effet conquis la femme d’un petit baron pendant la fête de la Saint-Jean et à laquelle aurait assisté ladite baronne. Difficile à croire qu’une telle femme se fût rendue à une fête villageoise et paysanne, mais l’affaire est ainsi mentionnée. Ce n’est pas pour cela qu’on le tua. Car voilà que ce fut d’abord le Sieur Hubert von Leitz qui traita ce procès, et celui-ci allait exiger une amende du charron et son exil, quand Léopold lui succéda dans sa fonction. L’accusé fut condamné à l’écartèlement. On trouve une série de païens condamnés pour leur manquement à l’Église, tous voués au bûcher. La peine de mort sous Léopold ne manquait pas de quelques variations. Rien de bien étonnant, sans doute, que ces mises à mort. Effectivement, celles-ci ne sont guère attractives, si ce n’est l’histoire de cocuage dont le manque de détails confère peu de croustillant à la lecture. Aussi, pour une seule année, le nombre de mises à mort approcha la centaine.

Un conseiller de Léopold, nommé Ulrich de Prüm, a tenté de jouer un rôle afin de tempérer le goût du sang propre à son souverain. Il sortit en effet de ses tiroirs le vieil édit de Clovis qui préférait la rétribution pécuniaire à la peine de mort. La vertu de la loi salique n’eut aucun effet sur Léopold. Ulrich proposa alors la délégation du jugement aux suzerains du pays, affirmant par là que Léopold eût plus de temps pour régler ses affaires politiques. Léopold n’en fit rien non plus. Le conseiller en dernier recours, appela à son argumentation plusieurs conciles qui s’étaient réunis et qui déconseillaient la peine capitale, au motif que celle-ci empêchait les coupables d’une possible rédemption. Léopold commença à s’impatienter et fit écarter du pouvoir cet Ulrich si importun.

Les choses reprirent donc leur cours habituel, à la différence près qu’on changea de greffier, comme en attestent les documents que nous possédons. Grand bien nous fasse, car celui-ci fut bien plus méticuleux et nous donne beaucoup plus de détails sur la tournure des événements. Toute une vie à brûler, pendre, échauder ou écarteler anima le cœur du seigneur. La minutie que le greffier mit à sa tâche nous montre implacablement que Léopold fut profondément injuste : une femme ici, nommée Magdalena, fut condamnée au bûcher pour un crucifix qu’elle avait accrochée à l’envers dans sa chaumière. La pauvre était presque aveugle, au dire de ses proches, mais rien ne lui valut la vie sauve. Là, un domestique de la maison Taillefer elle-même, fut pendu pour avoir servi de la viande rance, ce qu’il démentit jusqu’à ce que la corde l’en empêchât. Mais pire encore, c’est une de ses maîtresses qu’il fit exécuter, non parce qu’elle ne l’aurait plus aimé, mais parce qu’elle lui aurait fait des remarques indécentes sur certains de ses traits physiques. Évidemment, l’affaire ne fut révélée que dans une correspondance soigneusement close et le greffier se contenta de noter un crime de lèse-majesté.

Cela ne serait que tyrannie aveugle sans l’éclaircissement que je trouvai dans les petits papiers fort précieux de la bibliothèque d’archives. Il s’agit d’une lettre que Léopold écrivit à la fin de sa vie (il allait mourir deux mois plus tard) à sa dernière maîtresse. Nous ne savons rien de cette femme, mais quelle femme ce devait être pour qu’elle méritât un tel traitement de faveur ! Le raconter moi-même ferait perdre la saveur étonnante que j’y trouvai à ma découverte. Je me contente donc de traduire et de reproduire :

A dame noble, belle et de gracieux maintien,

Votre dévoué amant vous envoie mille salutations.

Dame, vous me savez près de mourir, et comme la vie s’en va, la colère et la vanité que je fis endurer autour de moi s’en vont avec elle, je m’en repens. Et quoi ! Ne fus-je pas seigneur en mes terres ? Ne fis-je pas toujours régner l’ordre et la discipline en mon fief ? Ne valait-il pas mieux que ma superbe m’endurcisse afin que je régnasse en maître ? Jamais je ne manquai mon devoir, ni à Dieu, ni à mes serviteurs. Vous qui m’avez aimé et m’aimez peut-être encore, me demandez pourquoi je fus si dur justicier, pourquoi j’envoyai vilains comme gentils au gibet, et que j’appliquai ma justice jusque dans ma maison. Eh bien, il n’y a rien là de plus étrange comme question ! A-t-on déjà demandé à un curé pourquoi il célébrait la messe ? A un écuyer pourquoi il armait son seigneur ? A un messager pourquoi il apportait des nouvelles ?

Si je fus sévère, ce ne fut jamais que pour ceux qui manquèrent à leurs propres tâches. Mais personne ne fut si dur avec eux qu’ils ne le furent avec moi, c’est là ma simple sagesse. Voulez-vous mieux savoir pourquoi il en est ainsi ? Chaque homme qui me témoigna un véritable repentir, qui m’adressa toutes les marques de ses regrets, eut la vie sauve. C’est la seule chose que jamais j’exigeai, mais je ne l’obtins que rarement. Tous ceux qui furent loyaux avec leur maître, qui se mirent à genoux devant moi et requirent mon indulgence en se fondant en excuses, furent excusés. Cela n’arriva que trois fois : pour un pauvre pêcheur qui n’avait pas payé sa dîme, qui se mit à geindre « Sire ! Je vous demande grâce ! Pardonnez l’humble vilain qui vous a offensé et qui s’en repent ! » ; pour un meschin qui ne me salua pas et qui baisa tant mes pieds en me suppliant que je lui donnai mon pardon ; et pour une femme accusée de sorcellerie, quoique l’évêque me recommandât le bûcher ardemment, elle me pria de lui pardonner la possession de cette poule ensorcelée qui pondit des œufs noirs. J’ordonnai qu’on brûla la poule plutôt que la femme.

Ce sont des choses qu’une âme pécheresse ne peut pas comprendre. Ma vieillesse m’a ouvert les yeux sur un bien grand travers de l’homme : il préfère se défendre avec une rhétorique qu’il maîtrise rarement, use de toutes sortes d’objections au procès qu’on lui fait, ajoute des preuves, en invente parfois, en vient souvent à parjurer afin qu’on le croie, alors qu’il lui suffirait de baisser ses armes, d’avouer qu’il a offensé, qu’il demande pardon. Mais demander pardon est une chose trop haute pour bien des cœurs, et bien peu d’hommes savent en user.

FIN

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