Poésie

Mes poèmes sont des travaux en chantier, mais ils peuvent déjà être établis dans des recueils. Je partage ici ceux qui ont retenu le plus mon attention.

D’enfance en pays

L’homme, pierre après pierre,
construit sa maison, en regardant l’ombre
grandir autour de lui.

Il remonte ses manches,
plie ses genoux,
fouille le ventre de la terre,
reconnaissant
que l’herbe meure et que les cailloux cassent.

Il mettra dans l’angle une pièce assez vaste
pour accueillir femme, enfants, et le chien qui,
à l’instant, jappe et court autour de ce qui
sera un verger verdoyant, un jardin de lumière.
Et s’il n’a pas le temps, que le chien meure aussi,
il enterrera ses os dans les fondements mêmes ;
et ce sera un autre, un beau chien tricolore, pour aller à la chasse,
qui dormira près de l’âtre, aux pieds de son maître.

Il rêve à la vie, s’arrête de rêver, travaille dur, et rêve à nouveau,
épuisé, d’un autre mur, d’un nouvel enfant, des chiens qui l’a eus
et qu’il aura encore.

Et quand la maison sera assez haute, il imaginera
la porte ouverte sur la forêt,
où chevreuils et biches approcheront
à la tombée de la nuit,
et les renards peut-être, qui guetteront ses poules.
Mais l’homme, aujourd’hui, bénit les renards,
car ils seront le signe que sa maison vit.

Il complète l’ouvrage.
Il a fendu les arbres qui l’entouraient,
il a couché leurs troncs pour poser sa maison,
il a levé les planches pour en faire des murs,
il a levé les poutres pour en faire des cloisons.

Le travail va toujours, l’homme s’use amoureusement
dans le vaste espace des jours et des nuits.
Il a fendu sa bouche en un sourire serein,
il a levé la tête sur les premières formes,
il a levé les mains satisfait de lui-même.

Il espère vivre, les heures passent, qu’importe,
aujourd’hui,
il rêve d’une lucarne dans le toit,
et les oiseaux qui chantent, en ce moment,
entre les coups de marteau qu’il fiche dans le bois,
se poseront sur le bord, et chanteront encore,
et si ce ne sont ceux-là,
alors l’autre couvée, alors le prochain nid.

L’ouvrage achevé,
notre homme, ému, voudra mourir ici ;
il ira vers la terre, les mains libérées,
et que toutes les tétées du monde nourriraient moins bien,
sans doute,
que ses gestes de paix, qui tournent et retournent
l’ordre des saisons.

Evocation d’Apollon

 

Ô cris ! Ô hurlements de tant de charognards,
Prétendants de ton trône ! Ô ces loups montagnards,
Dont les dents acérées visent d’un œil ignare
Couronne ou diadème dont ta tête se pare !

Ton royaume s’étend à chaque nom de lieu,
Ta langue est la Babel des hommes glorieux.
Si d’Ion à Paris, de Venise à Modène,
Du Tibre au Palatin, de l’Anjou à Tomblaine,
Nul mot ne t’échappe, c’est que répond ta voix,
Pure, égale et sonore : Apollon est la loi.

De l’Olympe où tu vis au Parnasse où tu règnes,
Pourquoi faut-il pourtant que neuf muses se plaignent ?

Pendant qu’Orphée pince les cordes de son luth,
Que Pindare à son tour lui donne la clef d’ut,
Elles ne dansent plus, les vierges éplorées :
Elles se cachent, las !, dans ta robe adorée,
Fuyant, incertaines, frêles, les maux delphiens
Que rien ne peut contrer, et qui furent les tiens.
C’est qu’elles ont senti une onde froide et veule,
Un hourra de brigands dans une large gueule.
Quoi ! C’est ton ennemi ! L’impie prostitution
Qui tend sa dent cariée sous un fard d’alcyon !

Toute ta compagnie accourt autour de toi,
Et te cherche et s’écrie au secours de son roi.
On traverse les cours, les jardins, les terrasses,
On appelle Apollon, mais c’est l’ami qui passe.
On l’entraîne avec soi à travers les salons,
Le palais des glaces, les chambres, les balcons,
Les boudoirs, cabinets, cuisines ou remises,
Jusques en haut des tours où les toitures grises
Vous regardent, tristes, répondant aussitôt :
« Mais… il n’est pas ici ! Retournez au château !
Fouillez bien les caves, tous recoins de poussière.
Puisqu’un roi ne peut pas abandonner ses terres,
Puisque tous ses sujets sont à lui pour la mort,
Puisque rien ne pourrait séparer âme et corps
Avant que Dieu n’ait dit “Homme, je te rappelle”,
C’est donc qu’il est ailleurs. »
Quelle pierre nous scelle
Les yeux, Seigneur ? Laquelle ? Et l’on cherche à l’entour,
Sans repos ni répit, sentinelle à sa tour
Que rien n’arrête donc.

Les chaumières sont vides.
Tout le monde est parti laissant le sol humide,
Là, une casserole, une assiette et un pain,
Un livre ouvert ici, sur des vers de Dupin,
Et la lampe allumée, ils l’auront oubliée,
Comme cette chemise, à moitié dépliée.
Tout le monde est parti, mais tu restes caché.
La nuit tombe sur nous, comme un linge taché.

Dans sa couche terrible, un peuple s’en retourne,
Veille dans l’insomnie comme une ombre qui tourne.

À l’aube, au lendemain, le coq n’a pas chanté.
Son silence est plus fort que notre cécité.
Une plume rousse dans le vent vole en loques
Et saute dans les airs, allure de sinoque.
Ton peuple dort aussi, quoiqu’il se soit levé :
Il est somnambule dans un cachot rêvé.

Nonobstant sur ton trône, où sont gravées tes armes,
Des yeux rôdent bientôt. Qui donnera l’alarme ?
Tout paraît mort ici. Plus de lyre ou de luth,
Plus de notes non plus qui formaient ton seul but.
Une face apparaît, elle n’est pas si laide
Que ces yeux le disaient, non, non, l’inconnue plaide
En son nom d’héritière, et elle plaide bien.
Sous son ample robe d’avocat plébéien,
Invoque son titre, sa famille, un registre
Qui dispose le droit – hélas ! Quel droit sinistre ! –
De jouir de ton sceptre, de ton trône, de tout
Ce qui t’appartenait de ton temps, mais, surtout,
Maintenant que plus rien ne s’oppose à sa place,
Elle jouit du peuple qu’elle tient dans sa nasse.

Infamie ! Trahison ! Elle appelle à sa cour
Tous les loups de la plaine, en un hurlement sourd !
Une tempête croît et roule à la lisière
D’une forêt battue, que la bonace enserre.
Les dernières couleurs que tu portas un jour
Périssent dans la course, en un soupir d’amour.
Oh insatiable faim ! Oh sanglante curée !
Apollon disparu, ta patrie dévorée !

Est-ce fini vraiment ? Quelque chose vit-il ?
Hé oh ! Répondez ! Hé !… Rien… Peuple volatil !…
Tes hommes sont soumis et tes femmes sont prises,
Que reste-t-il, Seigneur, du temps jadis ? L’église
Où l’on priait pour toi, est un tas de cailloux
Où les larmes gagnées par ces gueux de voyous
Ont peut-être séché. Les allées et les rues,
Sont-ce ces ornières qu’elles sont devenues ?

La langue des oiseaux pépie pourtant encor
Un chant de matelot revenu à son port.
Un enfant dit alors : « Leur voix m’est familière »
Mais il ne peut savoir quoi du chêne ou du lierre
Serre si fort son cœur, et l’embrasse si fort.
C’est chose nouvelle. Pour lui, c’est un trésor.
Il est ému, l’enfant, et regarde les mouettes :
« Sont-ce ces filles d’eau, là-bas, qui rient replètes ?
Comme elles sont belles ! Ah ! Quel amusement ! »
L’enfant suit du regard le moindre mouvement.
Là, un bond, là trois pas, et là, voyez leurs ailes !
On dirait la danse de blanches demoiselles.
Jusqu’à la fin du jour, ses boucles au soleil,
Il s’abandonne, lui, à ce gracieux éveil.

Fin.

Le bleu du ciel

Du bleu du ciel l’homme s’abrège
à célébrer malgré lui l’acte pur
immaculé d’ignorance le serviteur d’une vie cherche.
Pure sa tension incessante pour la connaître
à franchir les horizons qu’il calcine.
Pure encore sa souplesse de chamois
à étendre sa patte pure et assassine.
Pure la mélancolie de toute sa chevauchée
et l’étalon superbe qui poursuit son ombre.
Pur son cri mensonger
et son cri d’horreur quand il s’entr’entend.
Pur son coup de rasoir dans le visage du printemps
Et pur son repentir qui infecte la plaie.

 

 

La marche funèbre

Visages panachés de courage
ils sont rassemblés indistinctement comme un troupeau de vaches
derrière leur berger
un vieux char déconfit qui traîne ses héros
avec des hauts-parleurs sourds

Rouges, oranges, verts
toutes les couleurs d’un crépuscule dans le cortège
peut-être encore le gris des rues a-t-il sali leurs ombres

Alors Hélios grimpe sur son char
et harangue sa meute
son discours est hésitant sa lèvre balbutie
on ne l’entend guère on lit plutôt
sur des feuilles à se torcher
le jargon des penseurs du dimanche

Si l’esprit est assez brave
s’il arrive à suivre le crépitement des chansons populaires
la marche prend son cours
lent et cadencé par une indiscutable inégalité
de danse boiteuse

La cloche qui pend à leur cou
est un sifflet ou une corne de chasse
ébruiter, ébruiter la vague
on s’échauffe au hasard pour cette course veule

Puis comme on a marché
et que les pieds sont chauds comme la tête est droite
le moment le bon moment est venu
un chant en chœur s’élance c’est le non
le non de l’héroïsme
le goitre tendu comme une cornemuse
non répètent-ils
non incessamment
ils arrachent à l’ennemi leur dernière fierté
de ce hoquet qui tarde
et la vague est suspendue ainsi
dans le crissement du non
au milieu de la place du marché

Au cœur du défilé une larme vous vient
tout est là
un et beau
et vous aussi vous êtes la belle unité
vêtu du même masque derrière le même fanion
prêt depuis longtemps pour la énième révolution

Le char est fier il y retourne
le ciel s’embrase
les gens s’arrêtent à la fenêtre
des journalistes passent
demain ce sera vous dans la rubrique locale
peut-être bien, peut-être bien…

Le devoir est fait
le geste était noble
et si une voix vous raille
c’est une secousse grotesque
elle oublie que rien n’est si utile
que l’inutilité même
et que l’acte était beau d’être si impuissant.

Nous, les derniers vivants

Être le mot qui supplante

non pas l’ordinaire

ni même l’homme pâle d’habiter son corps

mais le mot qui

le mot qui béquille

à peine assis à peine levé

celui des bégaiements

qui disent moins de choses

que le bègue lui-même

avec sa langue fourche

et sans venin

qui talonne l’existence

Exactement être

la tête qui pèse du côté du front

les yeux qui fixent

des anges sans ailes

l’âpreté de l’attente

le dégoût des incertitudes

l’illusion que le voile va se déchirer

et ouvrir le monde comme un quartier d’orange

et voir voir voir

eh quoi ?

Pourrais-je rien dire ?

L’attention jamais relâchée, morne toile qui se tend pour prendre le vent des images

et là qu’est-ce pour un œil

le paysage rimé à son carton-pâte

et les bras croisés sur la face

et les cothurnes cirés par la récitation sereine de toutes les mêmes facéties

que rien ne couvre plus que l’étérnuante poussière !

Que puis-je fixer l’œil ailleurs, appréhender vraiment ?

Amoindrir, amplifier, que tout semble s’effacer sous le je inefficace ! Même l’émotion qui eût semblé si vraie est abâtardie par son sujet. N’est-il qu’un vide absolu, qu’un silence à rien ?

Nous, les derniers vivants,

nous à la langue singulière,

abreuvés de l’instant et coupables de fuite,

l’escarpement du terrain nous effraie – pente insidieuse et montée perfide –.

Où poser nos pas ?

Comment débarrasser le sol de toute cette poussière ?

Le glissement des corps nourrit notre langage,

le clapotis des morts dans le courant des rivières et des fleuves

engorge notre rhapsodie.

Mais nous, nous qui demeurons,

qui levons les yeux vers ceux-là qui chavirent,

nous dont le devoir est dicté par nous-mêmes s’il en est encore un,

sommes ceux-là qui ne feront rien,

qui sauront seulement donner un corps à ce triste paysage – un corps de plus ! –

que verront peut-être ceux qui glissent toujours et qui nous regardent fuir dans notre immobilité.

l’éclatement

de tout ce qui fut

ainsi suspendu comme sonne l’heure

voilà semble-t-il murmurer

voilà comme s’étiolent tes réalités

le mouvement désordonné des luttes

et la clameur impromptue des idées

tout cela oui

tout cela est un leurre qui loge dans ta tête

rien n’atteint le monde

atteindre c’est déjà le mouvement

c’est déjà la clameur

or tout est déjà là

même cousu à tes lèvres jointes

Rien dedans ne vit

Les animaux ne connaissent pas les secrets des hommes
que les hommes eux-mêmes connaissent de moins en moins
éloignés des secrets par d’énormes machines

Culte de Gaïa dans les mâchoires du tracteur
pas d’homme pas de bœufs pas de charrue
ils retournent la terre comme un coupable pendu par le pied

Dans tes mains une motte de terre
tendue vers le Grand Jour
fœtus de déesse
avorté – rien dedans ne vit –
ni insecte ni germe que le silence

Devant toi des centaines d’hectares
et combien d’autres encore vidés de toute vie

Une terre morte
au cœur artificiel
aux poumons artificiels
au ventre artificiel
au sang artificiel
et cætera – rien dedans ne vit –

Ô lois calendaires soumises au rythme des saisons
éternuement des dieux qui font pousser les blés
sucs divins qui se déversent sur les graines
chaleur et pluie qui concilient les bouches de leurs enfants
ô beautés qui toujours reviennent
abattues dans la paix bureaucratique qui n’écoute que le cliquetis des décisions ministérielles
dieux conventionnés dans la pénombre de l’Europe
paysans abrutis ou éventreurs de champs
vivotant au bout de douze heures de travail à tournoyer sur des kilomètres carrés
Les vaches se repaissent de blés trop jeunes
et leurs ventres deviennent des alambics prêts à tout faire sauter
une percée miraculeuse – un pieu dans l’estomac un hublot robotique au milieu de la panse –
et les voilà rendues aux armes européennes

Elles meuglent au-devant des hommes un cri plaintif
elles qui n’auront jamais dans les hommes
trente millions d’amis
mais trente millions de tortionnaires
plus âpres que les Schutzstaffel
leur plantant dans le ventre un four à horreurs
des antibiotiques et des vitamines à leur faire tenir le coup

(in Acheminement du cygne et du singe)

Le nom de Dieu

Alléluia aux électrodes des singes
dans les yeux des aveugles qui voient

Par-delà les souffrances
le miracle de la science qui dit
Lève-toi et marche
qui a donné une autre jambe ou un autre bras
à celui qui ne marchait ni ne pouvait serrer contre lui
que son infirmité

Dieu bénit tous les actes des hommes
comment pourrait-il punir ceux qu’Il fit à son image
puisqu’images de Dieu ils agissent en Dieu
regardant depuis la demeure céleste
ceux qu’ils bénissent eux-mêmes en Son nom

Là-haut où s’abrite l’infini
pigeon tu vois
où tournoient les satellites et
orbitent d’incalculables détritus
ils aperçoivent à travers l’espace
les monticules de poussière qui forment la Terre
de si loin ils regardent
ce qu’on enfouit dans des galeries
d’inavouables choses
et que l’on scelle sous un nom d’emprunt –Cigéo ! Comme un nom de saint protecteur–

Sur Terre ils apparaissent et soumettent tout
se soumettent eux-mêmes à leur grandeur suprême
agenouillés baisant la terre pieds nus dans les temples
ils se glorifient en glorifiant Dieu

Bouches affamées éructant sans reprendre le souffle

Que celui qui s’oppose à la Volonté divine
périsse par Dieu
dont l’épée flamboyante jette le feu dans les maisons

Dieu est juste et plein de miséricorde
Il corrompt les infidèles par des liasses de billets
rachetant à sa cause les hommes dévoyés

Qu’Il protège les hommes investis par Lui
qu’Il les mène à bon train dans le mur promis

Le Pigeon

Quelle sensibilité faut-il pour caresser un brin d’herbe
qui d’entre les morts s’est hissé à la fissure
du béton d’un parking

Et que faut-il encore pour voir autre chose
qu’un nuisible
qui chie aux frontons des maisons
à la gueule même des mascarons des maisons bourgeoises
dans le pigeon perdu dans le désert des villes

N’y a-t-il pas là un peu plus de fureur que dans les parcs arborés
un peu plus de splendeur que dans les cages du zoo municipal
où le macaque sourit comme la plupart des hommes
où le paon a tout juste la place d’ouvrir sa queue d’arc-en-ciel

Le pigeon prend ses aises
il étale comme un roi bouffon son royaume pigeonnier
avant de périr par les rapaces qu’on lâchera tôt ou tard sur lui
il s’exhibe vulgairement
mais au-dedans de lui s’appelle toujours columba

Vous demeurez interdits devant les grands palais
le pigeon fréquente Saint-Marc le Louvre Buckingham Palace
après s’être crotté dans les poubelles hideuses – déchets de Happy Meal de Coca-Cola de parapluie foutu
Gargantua en aurait-il fait autant
le pigeon retire de vos anus le manche droit de la bienséance

Le ça ira

Non pas celui qui vit sa cause vieillissante
mais celui qui vit sur la jeune voile
assez haute pour voir le monde comme un horizon minuscule
et qui est gardé par l’immensité de l’espace

Là rien ne vieillit
rien n’est signe approximatif
mais netteté sauvage

Ceux-là qui ont domestiqué les crinières
se leurrent dans leur orgueil

Ils doivent harnacher l’indomptable et
indomptables eux-mêmes
quérir le Graal
infiniment
sûr de ne pas le trouver
et pourtant chevauchant toujours
La moindre parcelle de
trottoir ne doit pas suinter l’essence
des moteurs fous
en vain

Toutes ces coulées
abreuvent leur démon d’hommes
incertains
revanchards éperonnés
comme eux
doubles insensibles aux peaux de porcs-épics

Et l’abri-bus de leurs monotones vies
abritent encore leur ignorance

Mais qu’ils sachent
jamais vainement

Dans l’espoir déterminé de cautériser
leurs cervelles morveuses

Qu’ils rentrent le soir
harassés comme des mules antiques
et qu’ils retournent
à la meule le matin suivant

Qu’ils épongent leurs draps du dimanche
où ils ont vidé leurs sexes gonflés
de la semaine passée
et qu’ils les gonflent à nouveau
le lundi suivant

Que tout cela se passe
et se repasse encore
comme la chemise des soirées festives
chez Monsieur De et chez l’ami familier
où ivres et sans force
ils s’en retourneront chez eux

Eux les forçats de leurs mains propres
salies par leur faiblesse

Les pilons sur nos têtes

Les pilons qui écrasent
la masse régurgitent
des bouts d’hommes
palpitent comme un cœur astronome
à deux doigts d’exploser

mais sans les étoiles
ni les sphères élevées
ni la danse extatique
ni le rythme infini
et toujours régulier

mais sans la transcendance
la poussée des deux mains
l’entrée dans l’ailleurs dans
la demeure des dieux
pas même voie lactée

et sans l’immense grâce
ni grâce à personne
qu’à ces bouts d’hommes
échevelés pris
dans le piège de
leurs propres viscères
pris
au prix de la pitié
bradée
bernée
bouffée
comme un fond de misère
dans une auge
pillée

Je n’ai pas pu

jusque là je n’ai pas cru

j’ai cuit dans ma crainte
et planté mon cri dans l’air

je n’ai pas cru 
que vous
qui voyez le soleil se lever
vous qui voulez
le vent sur vous
qui nous voulez
qui allez venez dans l’espace

je n’ai pas cru

retourner au voile baissé
sur les yeux de la conscience

je ne vous ai pas cru
comment l’aurais-je pu je n’étais rien

pourtant vous
m’avez dit
ou dit tout court
mais pas tout dit

vous m’avez dit l’autre côté
il faut passer
passer
passer
rester

mais où
je n’ai pas compris
la prime de pardon de prison
dans le silence plus lourd encore
que mon silence d’inconscience
je n’ai pas compris j’étais prise
déjà

dans la bouche dans le bêlement
à la lisière des bêtes

c’est le seul devoir
la vie dans les mêmes rets

passer passer passer rester

dans le même parc
dans le parce que
point

mais je n’ai pas pu
je n’ai pas pu je cuisais
sans pouvoir croire

Que les ombres se pressent

à tes trousses

elles font contraste inconstant

si tu n’as pas perdu

le sens du temps

qui revient qui repars

qui ne répare jamais

et si tu n’as pas perdu

le jeu de la jouissance

des sens et des contre-sens

des contrevents des vents contraires

si tu n’as pas

autre chose à donner

que tes presque pensées

appuyées à ta tête

à ton tronc démanché

va viens sans dire mot

il ne faut rien séparer de soi du chemin qui

nous mène

il ne faut pas si nous épargnons les pas

nous n’arrivons plus

épars les pas qui parce qu’ils

ou parce que nous

allons sans but sans boire l’eau des rivières

sans allonger la main sur la bute

de terre de sable marin sans voir

l’ode des libellules des lits défaits par la vague

sans écrire sur papier épais les mots du chemin

sans tout libellé à l’autre

le lointain

qui marche ou qui marchait sans arracher la mousse

où nous

ou où les pas

nous emmenaient si loin que fut notre route

et maintenant entre ses mains

maintenant la lisière des forêts entre ses mains

qui cheminent

à l’abandon

il ne faut rien

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