D’enfance en pays

par chloecharpentier

L’homme, pierre après pierre,
construit sa maison, en regardant l’ombre
grandir autour de lui.

Il remonte ses manches,
plie ses genoux,
fouille le ventre de la terre,
reconnaissant
que l’herbe meure et que les cailloux cassent.

Il mettra dans l’angle une pièce assez vaste
pour accueillir femme, enfants, et le chien qui,
à l’instant, jappe et court autour de ce qui
sera un verger verdoyant, un jardin de lumière.
Et s’il n’a pas le temps, que le chien meure aussi,
il enterrera ses os dans les fondements mêmes ;
et ce sera un autre, un beau chien tricolore, pour aller à la chasse,
qui dormira près de l’âtre, aux pieds de son maître.

Il rêve à la vie, s’arrête de rêver, travaille dur, et rêve à nouveau,
épuisé, d’un autre mur, d’un nouvel enfant, des chiens qui l’a eus
et qu’il aura encore.

Et quand la maison sera assez haute, il imaginera
la porte ouverte sur la forêt,
où chevreuils et biches approcheront
à la tombée de la nuit,
et les renards peut-être, qui guetteront ses poules.
Mais l’homme, aujourd’hui, bénit les renards,
car ils seront le signe que sa maison vit.

Il complète l’ouvrage.
Il a fendu les arbres qui l’entouraient,
il a couché leurs troncs pour poser sa maison,
il a levé les planches pour en faire des murs,
il a levé les poutres pour en faire des cloisons.

Le travail va toujours, l’homme s’use amoureusement
dans le vaste espace des jours et des nuits.
Il a fendu sa bouche en un sourire serein,
il a levé la tête sur les premières formes,
il a levé les mains satisfait de lui-même.

Il espère vivre, les heures passent, qu’importe,
aujourd’hui,
il rêve d’une lucarne dans le toit,
et les oiseaux qui chantent, en ce moment,
entre les coups de marteau qu’il fiche dans le bois,
se poseront sur le bord, et chanteront encore,
et si ce ne sont ceux-là,
alors l’autre couvée, alors le prochain nid.

L’ouvrage achevé,
notre homme, ému, voudra mourir ici ;
il ira vers la terre, les mains libérées,
et que toutes les tétées du monde nourriraient moins bien,
sans doute,
que ses gestes de paix, qui tournent et retournent
l’ordre des saisons.

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