Nous, les derniers vivants

par chloecharpentier

Être le mot qui supplante

non pas l’ordinaire

ni même l’homme pâle d’habiter son corps

mais le mot qui

le mot qui béquille

à peine assis à peine levé

celui des bégaiements

qui disent moins de choses

que le bègue lui-même

avec sa langue fourche

et sans venin

qui talonne l’existence

Exactement être

la tête qui pèse du côté du front

les yeux qui fixent

des anges sans ailes

l’âpreté de l’attente

le dégoût des incertitudes

l’illusion que le voile va se déchirer

et ouvrir le monde comme un quartier d’orange

et voir voir voir

eh quoi ?

Pourrais-je rien dire ?

L’attention jamais relâchée, morne toile qui se tend pour prendre le vent des images

et là qu’est-ce pour un œil

le paysage rimé à son carton-pâte

et les bras croisés sur la face

et les cothurnes cirés par la récitation sereine de toutes les mêmes facéties

que rien ne couvre plus que l’étérnuante poussière !

Que puis-je fixer l’œil ailleurs, appréhender vraiment ?

Amoindrir, amplifier, que tout semble s’effacer sous le je inefficace ! Même l’émotion qui eût semblé si vraie est abâtardie par son sujet. N’est-il qu’un vide absolu, qu’un silence à rien ?

Nous, les derniers vivants,

nous à la langue singulière,

abreuvés de l’instant et coupables de fuite,

l’escarpement du terrain nous effraie – pente insidieuse et montée perfide –.

Où poser nos pas ?

Comment débarrasser le sol de toute cette poussière ?

Le glissement des corps nourrit notre langage,

le clapotis des morts dans le courant des rivières et des fleuves

engorge notre rhapsodie.

Mais nous, nous qui demeurons,

qui levons les yeux vers ceux-là qui chavirent,

nous dont le devoir est dicté par nous-mêmes s’il en est encore un,

sommes ceux-là qui ne feront rien,

qui sauront seulement donner un corps à ce triste paysage – un corps de plus ! –

que verront peut-être ceux qui glissent toujours et qui nous regardent fuir dans notre immobilité.

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