l’idée et le mouvement

par chloecharpentier

Cher ***

 

Je suis sensible aux questions que tu poses quant à la sensibilisation des jeunes, ainsi qu’à ces aberrations dont tu es témoin chaque jour dans le collège où tu travailles. Je crois, comme toi, que ce sont des luttes à mener sur bien des fronts, et que peu d’endroits s’en passeraient volontiers. Toujours est-il que ces luttes ne sont pas toujours faciles à mener, et que les champs de bataille sont nombreux sans toujours être propices à la victoire. Est-ce à dire qu’en terrain pris à parti, proposer un bouleversement des valeurs est un exercice des moins aisés et qu’il est parfois plus efficace d’aller prendre les armes ailleurs. Autant de jargon militaire dont je ne suis pas réellement sûre de la pertinence. Peut-il y exister un espace d’entente, égalitaire et libre, là où il régnait de basses injustices, sans passer par la force ?… Je ne suis pas certaine de ma réponse.

Elles sont bien terribles, les idées que je mûris en mon for intérieur, et j’ai peur parfois de les avancer et de briser des liens sensibles. Car vois-tu, les luttes anti-… elles-mêmes sont parfois l’objet de contradictions : elles sont, c’est-à-dire, le mouvement naturel d’une polémique contre le sein duquel elle sont nées. J’ai lu à deux reprises, ces derniers temps, des ouvrages qui me mettaient face à ces problèmes, et j’avoue que depuis j’en reste dubitative à maints égards. Il s’agit en premier lieu du livre Propaganda du neveu de Freud, Edward Bernays, qui recense de manière décomplexée les “œuvres” que celui-ci opéra en tant que chargé de relations, autrement dit en tant que manipulateur de l’opinion publique. Ainsi, les femmes se mirent à fumer en proclamant qu’elles allumaient “le flambeau de la liberté”, slogan tout trouvé par Bernays en insinuant un motif d’émancipation, flambeau qui paya grassement l’American Tobacco Corporation qui engagea Bernays pour trouver 50% de fumeurs en plus. Un bon nombre de mouvements sociaux, du piano dans le salon du bon mondain au changement de regard sur tel homme politique, furent le fruit d’un labeur en faveur de la “fabrique du consentement”, terme mélioratif pour cette propagande éhontée.

Le deuxième ouvrage est Comment voyager avec un saumon de Umberto Eco, dont un des articles rappelle comment l’industrie du jouet, avec ses animaux en peluche, a contribué à la sentimentalisation du rapport de l’homme avec l’animal. Et de noter que dans un des numéros de Cheval Magazine (je ne lis donc pas que le Philo Mag !), les articles sur l’histoire des races de chevaux ne cessent de rappeler qu’en Occident, il n’y a ne serait-ce que 70 ans, la pratique du cheval comme loisir était inconcevable. La domestication de loisir, l’industrie du jouet, deux jolis exemples d’une société marchande capitaliste. Et qu’en est-il de toutes ces égéries people qui s’évertuent à protéger les animaux, telles BB ou Pamela Anderson ? Je vais te dire le fond de ma pensée : je crois bien que tous ces mouvements charitables ne sont rien d’autre que le pendant naturel de ces autres usines de production intensive de viande et que ces tanneurs qui habillent à moins de cinq cents euros un canapé. Comment y aurait-il d’âmes charitables sans meurtriers ?

Alors voilà, cette société bourgeoise bien pensante m’agace plus qu’elle ne m’effraie, et aller déambuler sous les étendards me cause désormais de l’ennui. Parménide, le bouddhisme, que sais-je encore, expriment si bien qu’il n’y a pas de bien sans mal, de blanc sans noir, que je m’interroge : l’extrémisme d’une pensée, la constitution d’une éthique diamétralement opposée, ne feront jamais que répondre à leur versant contraire. Je te rassure, je n’appelle pas à une politique centriste, car elle est dénuée de sens et sombre dans l’absurde recherche du profit. Mais peut-être n’y a-t-il rien d’autre à faire que de nous extraire de ces luttes, car elles sont le centre névralgique, ensemble, du problème. Notre seule cause doit être l’ascétisme, la mise à distance des partis qui s’affrontent, et notre doigt pointé sur elles. Je crois encore à la pensée intellectuelle, elle ne change pas l’immédiat, mais elle travaille les esprits. Je suis opposée à la bestialité de cette société, qui ne veut qu’agir, agir, agir, et qui fait de son agitation une cohue sans queue ni tête. Et je crois encore que l’inaction est la seule façon d’éteindre le feu de la colère aveugle. Dans un essai sur le tantrisme d’Eric Baret, qui s’appelle Les crocodiles ne pensent pas, je me souviens avoir été marquée par l’efficacité de l’immobilité sur la mobilité, dans des démonstrations d’affrontements physiques ou verbaux, de la force de l’esprit sur le physique, et même sexuellement puisque c’est à ça qu’en est réduit le tantrisme, comment la concentration spirituelle peut décupler l’orgasme et permettre d’atteindre le Nirvana.

Je me rends compte de mon unilatéralité, et je me demande si elle est bien fondée. L’action propose aussi ces états de grâce, et je ne saurais pour exemple dire quelle émotion peut me procurer l’écoute du Chant des partisans ou de l’Internationale dans une manifestation. Et pourtant, c’est uniquement cette musique qui me met les larmes aux yeux, la marche à proprement parler m’émeut bien moins, et je l’avoue, me rend étrangère aux autres, tandis que les chants unifient. Ne peut-ce être la preuve de la prédominance de l’art sur l’acte ? L’art est peut-être le seul rachat de toutes ces fanfaronneries idéologiques.

 

J’espère ne pas t’avoir ennuyé avec cette longue exposition. Mais enfin, je sais qu’il y a un penseur efficace en toi, à qui tout cela parlera peut-être.

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