Radiation

par chloecharpentier

C’est la mort, en ce moment même, dans ces derniers jours de travail. Comme si on n’avait pas pu me mettre à la porte parce que j’ai démissionné avant, et qu’on voulait quand même me montrer qu’on aurait pu, à cause des regards tournés sur moi. Ce qui m’étonne en réalité, c’est l’obligation d’assister à ce cirque, mais aucun effort n’est exigé de moi. Je suis le coléoptère de Kafka. On me tolère, voilà. Je voudrais disparaître sous terre, mais je ne peux pas sortir d’ici et j’assimile cette obligation à une entrave à ma liberté. J’ai pris la liberté de demander ma démission, mais je subis l’obligation du mois de préavis. Un mois particulièrement long. J’ai mis les heures bout à bout, je les ai condensées, pour raccourcir le nombre de jours que je dois travailler. Pour être libre, dit Hegel, l’esclave doit exiger sa soumission et son obéissance. C’est sa seule émancipation possible. La conscience de sa condition. Soit ! Le cheval furieux doit se laisser dompter, mais il sait sa cavalcade prochaine, sa poussée vers la vie sauvage tout près. Patience.

En vérité, j’ai pris une autre décision. J’ai décidé, ce matin même, que je ne foutrais plus rien. En tout cas, pas aujourd’hui. Je m’occupe à lire, à écrire, à penser, à oublier la boule dans mon ventre pleine d’angoisse. De quelle liberté vraiment je veux parler ? On ne peut pas projeter d’être libre, la liberté c’est tout de suite ou rien. Est-ce que je suis libre ? Pourquoi est-ce que j’accepte de travailler aujourd’hui ? Pourquoi est-ce que je suis revenue ? Quel poids pèse sur mes épaules ? Ça fait plier tout mon corps pour qu’il se meuve et retourne sous le joug du moulin. Parce que je ne fais rien d’autre que tourner autour d’une meule, une meule qui écrase des hommes. Il faut voir leurs têtes, leur tristesse, leur résignation, leur esclavagisme. Et la meule qui tourne, tourne, tourne. Ils en sont assommés. Je ne veux pas, moi, être assommée. Eux, ils sortent le soir couverts de farine, blancs ils sont. Pâles. Comme la mort. Et moi aussi je suis morte, socialement je veux dire. J’ai un peu peur. Je ne sais pas exactement de quoi. J’ai lu quelque part et ma mère me le dit aussi des fois, qu’il ne faut pas « avoir peur des hommes ». Que peut-on craindre de ses semblables ? Une ruade ? C’est moi qui ai rué. C’est pour ça qu’ils m’ont exclue, que j’ai dit « je pars », et que maintenant, j’attends de partir. La porte invisible va s’ouvrir et je vais courir vers le grand jour. La liberté, nous nous l’échangeons. J’ai pris la liberté de la ruade, ils ont pris la liberté de la colère, alors j’ai pris la liberté de partir, mais ils ont pris la liberté du préavis. En fait, ce n’est même pas exactement ça. Ils ont appliqué la morale législative sur moi, et j’obéis au contrat que j’ai signé.

Vraiment, est-ce que je suis libre ? Plus j’écris, et plus je peux échapper au bureau, au regard baissé sur le labeur de M., en face de moi, qui travaille tout le temps, qui ne prend même pas ses congés. J’écris, et je me sens un peu mieux de me justifier. De peser ma liberté, ce qu’elle vaut vraiment. Elle n’est pas toujours très lourde, ça dépend des moments. Quand j’entends qu’on parle de moi, elle me semble bien mince. Même quand j’entends les bruits de talons et de toux dans le couloir ou en face de moi je sursaute. Quand je pense à mon départ, à ma volonté, même à mon abnégation quand je pourrais ruer encore, cette volonté-là me semble une liberté, une vraie liberté de femme libre. La tyrannie est-elle réelle ? Elle n’existe que quand on lui obéit. Quelqu’un qui gouvernerait sans être obéi ne gouvernerait plus par nature, c’est un verbe transitif. Moi, je ne veux pas être gouvernée, ils m’ont fait signer, mais je leur ai dit que j’allais quand même partir. J’ai accepté d’obéir encore un petit peu, pendant quinze jours et après non, je serais déjà partie.

La vérité, c’est que ce n’est pas évident de savoir ce qu’on veut vraiment. Il y a pourtant bien une chose que je voudrais par-dessus tout, c’est écrire un livre mais un beau livre, intelligent, avec un concept profond et large, un monstre livresque. Mais ça ne rentre pas très bien dans ce que peuvent vouloir les autres. Alors même si je l’ai dit, si j’ai dit que je partais « pour me consacrer entièrement à l’écriture », je crois qu’ils n’ont rien voulu savoir et ils m’ont demandé ce que je comptais faire. Alors j’ai dit les contingences, que je ne me sentais pas bien dans ce travail, qu’il ne correspondait pas à ce que je voulais vraiment, et puis aussi parce que quand j’ai rué, ils m’en ont voulu. Alors je ne veux pas être regardée de biais, car je suis droite autant que je peux.

C’est comme si le monde attendait toujours des plans très précis sur la nature des hommes. Comme des plans de champ de patates, le nombre de lignes dans le champ et l’espacement entre chaque plant et cætera. Ils veulent savoir quel rendement attendre. Déjà quand j’étais petite, on me demandait toujours ce que je voulais faire quand je serais grande. Plein de métiers, ça changeait tout le temps. Plombière, chevalière, vétérinaire, secrétaire, après j’ai fait du droit, je voulais être notaire. Je ne savais pas que je pourrais être écrivain. Ça rimait à quoi ? C’était trop lointain comme idée. Ce n’était pas un métier, ni à ma portée. Je ne savais pas vraiment que ça existait, parce que j’écrivais déjà, c’était déjà mon identité. Un jour j’ai entendu qu’il fallait nommer les choses pour qu’elles existent et j’y ai cru. Mais je ne me suis pas posé la question pendant longtemps. Et si la patate était plantée mais pas encore sortie de terre, elle était quand même bien un potentiel de germination et de rendement. Ecrivain, on l’est. Point. Comment peut-on devenir écrivain ? Puis le droit s’est tordu, j’ai fait des lettres. Et puis après mes études, on m’a dit « qu’est-ce que tu vas faire ? ». J’ai essayé des choses comme des chaussures trop petites. Et aujourd’hui j’attends qu’on m’enlève cette chaussure-ci, trop petite aussi. Pourtant pas trop loin des livres. C’est en bibliothèque. Mais on ne rentre pas dans les livres qu’on veut ici. On rentre dans ceux des autres, et même peut-être pas tout à fait. Moi je voulais rentrer dedans, et fermer la couverture sur moi. Mais ce n’est pas possible, alors je vais partir.

En réalité, je ne pars même pas pour ça. Je pars parce que j’ai dit que je n’étais pas d’accord avec un article très mal à propos d’un journal. Alors j’ai écrit au journal. Ce n’est pas le journal de la bibliothèque. C’est le journal de la région. Dans la rubrique des lecteurs, ils disaient que le service civique devrait être obligatoire, parce que les jeunes n’ont aucune obligation et qu’ils font n’importe quoi. Ils disaient que le service militaire faisait du bien aux jeunes et que les jeunes en service civique devraient aussi porter l’uniforme et chanter la Marseillaise et faire quelque chose parce que ce n’est pas normal d’être tarés, illettrés et désœuvrés tout ensemble. Alors j’ai répondu que je savais lire et écrire et penser et que je ne volais pas le sac à main des vieilles dames. Après, au bureau, ils ont lu ma réponse et ils n’ont pas réussi à se cacher que ce n’était pas un article, mais une ruade. C’est comme ça que j’ai rué.

Et maintenant, j’attends de partir de ce travail qui n’est pas un travail, qui a un nom d’obligation obligatoire, service civique. En fait, je n’ai pas envie de rendre service. A personne. Sûrement pas à la patrie. Je n’ai rien de civique à faire pour qui que ce soit. Parmi les gouvernants du Service Civique, il y en a un qui m’a dit que j’étais une révolutionnaire. Ça je n’en sais rien. Si la révolution c’est dire qu’on n’est pas d’accord, alors oui. Mais je ne m’étais jamais imaginé que c’était ça la révolution. C’est vrai qu’ici personne ne dit rien. Déjà le matin, à dix heures et demie, personne ne parle à la pause café. Les gens se regardent comme ça, en buvant leur tasse. Ils l’avalent et ils attendent que la demi-heure passe et après ils remontent travailler. A midi des fois je ne suis pas toute seule à manger au bureau. On a une petite cuisine comme ça, et on réchauffe son Tupperware. Mais personne ne parle jamais. En fait si, des fois, comme « et pour la création de poste à Dombasle ? » et deux autres répliques de choses que l’on ne savait pas encore assez. Après chacun regarde son assiette et repart pour fuir ce silence. Moi au début quand je suis arrivée, les gens me parlaient un peu, au moins pour savoir qui j’étais. Mais rapidement on répondait pour moi « elle est en service civique chez nous » et je n’avais même pas l’occasion de répondre. Peut-être parce que ça leur faisait du bien de le dire à ma place. C’est oppressant de ne jamais parler, je comprends. Et j’oubliais, la directrice fait son monologue à la pause quand elle vient. Elle parle toute seule c’est un peu moins silencieux même si les bouches des autres ne s’ouvrent jamais parce que les gens ont peur du bruit.

La directrice tutoie tout le monde. Ça lui donne l’air d’être intime. Mais les autres la vouvoient. Et ça leur donne l’air mal à l’aise. Au début je ne m’en suis pas rendue compte parce que je suis jeune. Et les vieux aiment bien tutoyer les jeunes parce qu’ils disent qu’on a l’âge d’être leurs enfants. Mais je suis contente qu’elle ne soit pas ma mère. Moi je la vouvoie bien sûr parce que c’est la directrice. Mais je ne comprends pas pourquoi c’est pareil avec les autres employés qui n’ont pas l’âge d’être ses enfants. En fait, ils ont le même âge qu’elle, mais elle les traite comme moi et ils la traitent comme moi aussi je la traite. Remarque qu’on tutoie aussi les animaux et on ne sait pas si les animaux nous tutoieraient ou nous vouvoieraient. La directrice dit qu’on est des moutons. Et moi elle a dit que j’étais un mouton noir dans le troupeau. Je ne sais pas exactement ce qu’elle entendait par là. Je crois que les animaux nous vouvoieraient.

J’ai hâte de sortir du troupeau. Peut-être que le mouton noir est un peu la brebis galeuse aussi. Dans l’encyclopédie, à « mouton noir » ils disent de « voir l’expression française brebis galeuse ». Est-ce que j’ai contaminé les autres ? Je ne crois pas, je serai partie avant et de toute manière je m’en fous.

J’ai plein d’idées pour mon roman. Des idées très intellectuelles et j’aimerais bien en parler mais personne ne m’a demandé ce que je voulais écrire, même si j’ai dit que je voulais « me consacrer entièrement à l’écriture ». Peut-être que la DRH me le demandera. Mais je ne sais pas si elle a une idée du traitement du temps sphérique dans les Confessions de Saint Augustin. Ce serait bien si c’était le cas mais je ne crois pas. Est-ce que je pourrais lui en vouloir ? Elle, elle a été choquée parce que je ne savais pas quelles étaient les compétences du Conseil Général lors de mon entretien d’embauche. Maintenant je sais même quelles sont leurs incompétences.

En fait quand je dis que je ne fous rien ce n’est pas vrai. Je fais des choses pour moi. Je ne rends pas de services civiques parce que je ne sais toujours pas ce que ça veut dire. Je ne suis pas plus citoyenne maintenant qu’avant. Même si entre temps j’ai signé. Je le suis même peut-être moins parce que je comprends de moins en moins le monde dans lequel je vis. J’ai rendu un service civique pendant quatre mois mais rien ne le prouvera parce que je ne suis pas allée jusqu’au bout de ce qu’ils me demandaient. J’ai demandé à partir avant comme je l’ai dit. Je me demande quel est le rapport entre le service et l’exigence de ce service éprouvé par ceux à qui on le rend. Un service devrait être gratuit. Comment peuvent-ils exiger ce que doit être ce service ?

La directrice m’a dit qu’elle regrettait de m’avoir choisie. Mais je n’ai pas osé lui dire que je regrettais aussi parce que je ne regrette pas vraiment. Je sais maintenant par ordre d’élimination que je ne veux pas d’eux. Elle m’a dit que j’étais complètement paumée mais ce n’est pas vrai. Je savais que j’étais dans son bureau ce jour-là et je peux même donner l’adresse exacte. Elle a aussi dit que je risquais de mal tourner. Nul n’est à l’abri d’un accident, c’est vrai mais j’ai un bon sens de l’équilibre sauf quand je bois beaucoup et ça n’arrive pas souvent. Elle parle beaucoup d’elle et de son fils et elle dit que j’ai des problèmes de communication. C’est vrai. La communication c’est aussi écrire parce qu’on dit une communication écrite et que j’écris beaucoup. Et c’est un problème dans ma vie parce que j’écris tout le temps. J’ai un ami qui dit que c’est presque des logorrhées qui sont des diarrhées verbales, ce n’est pas très gentil comme métaphore, mais il dit que j’ai de grandes facilités et que je suis la seule qu’il connaisse à pouvoir être écrivain. Ça c’est plus gentil je trouve.

J’ai dit à la directrice « je suis désolée » au moins trois ou quatre fois parce que ça me désolait de l’entendre parler. Elle m’a dit et c’était la deuxième fois « t’as fait lettres Chloé mais t’as peut-être pas appris la communication tu devrais le faire c’est très intéressant et t’en as besoin parce que quand tu t’adresses aux gens on sent que t’as une bonne image de toi c’est pas que tu es forcément supérieure c’est très bien mais tu fais pas passer les idées comme tu devrais c’est trop brusque t’es une femme on est plus habile que les hommes pour ça pour demander de façon plus insidieuse et tu verras on obtient même beaucoup plus que ce qu’on voulait au départ » et elle a continué, elle a dit « j’ai appelé mon fils Antonin comme Artaud qui dit une chose très intéressante il n’y a pas de guerre qui ne soit pas idéologique ce sont les idéologies qui font les guerres ». Je ne souhaite pas que son fils soit schizophrène même si je ne le connais pas. Après elle m’a regardée comme si elle attendait que je dise quelque chose mais je n’avais rien à lui dire. J’ai lu Bourdieu il y a un mois.

C’est plus facile de résoudre ses problèmes avec soi-même, comme mes problèmes de communication. Je n’arrive pas à écrire quand on me parle. Pour ce qui est de conversations orales je n’ai pas de problème. Je suis devenue très taciturne au bureau, parce que je sens que les autres et moi on ne se comprend pas. Il y a trois personnes quand même à qui je parle. Deux femmes, on parle de nos animaux, et un homme, on parle de décroissance et de Bernard Werber que je lisais quand j’avais quinze et lui maintenant, à cinquante-sept ans peut-être. Ils sont très gentils avec moi. Ils ont compris qu’ils étaient les moutons de la directrice mais ils la supportent. Moi je voudrais être libre et quand on ne supporte pas quelque chose, on n’a pas l’impression de l’être. Mais dans une semaine je serai partie et j’écrirai un grand livre.

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