Le sang froid

par chloecharpentier

Le premier coup de clef de la journée était donné, celui de la porte qu’on referme silencieusement pour ne pas réveiller le reste de la maisonnée. Le second, c’était celui de la porte du garage. Le patron n’était jamais le premier. C’était Gerardo qui ouvrait la porte, toujours ou presque. A côté de l’armoire électrique, pousser le bouton de l’interrupteur et là, le premier clignotement des néons blancs. Depuis dix-sept ans, fermer sa maison, ouvrir le garage, ouvrir la lumière. Seulement, la journée pouvait commencer.
Des taches d’huile noires engraissaient le sol sous le pont. La voiture suspendue dans les airs semblait regarder comme des entrailles ses roues gisant par terre, et derrière elle, la pile, ou plutôt, le tas, de ferraille de pièces changées, de carrosserie démontée, de courroies lisses, abandonné.
Gerardo alla dans les vestiaires défaire son vieux chandail et son jean, et revêtir un bleu de travail, un bleu tacheté, moucheté, un peu crasseux, huileux. Sa main droite remonta la fermeture éclair, une main au bout de laquelle les ongles faisaient demi-lune noire. Il s’approcha de l’engin, la tête occupée seulement par ce qu’il avait à faire. La Citroën devint un abri ferreux et sombre, mais rassurant comme le sont les choses familières. Il n’y avait pas grand-chose à faire sur celle-là, changer les plaquettes de frein et lui faire cuver sa vidange. Gerardo ne s’appliquait pas. Il faisait les choses machinalement. Il commença par retirer les vieilles plaquettes dont la garniture avait disparu. Intérieurement, il entendait le chant crissant de la voiture freinant sur la ferraille. Quand il en eut fini avec les freins, il se glissa dessous la voiture, déboulonna la vis de vidange, et regarda comme une saignée noire l’huile couler dans une vieille bassine. A peine les dernières gouttes avaient-elles fini de tomber, que Gerardo entendit un claquement de porte sec et soudain. Sous l’effet de la surprise, il bouscula un peu le récipient et une tache d’huile vint s’étaler auprès des dizaines d’autres qui ne séchaient pas.
– Gerardo ! Ah te voilà là-dessous ! Je ne serai pas là de la journée, je te laisse la responsabilité du garage. Ma fille vient d’accoucher.
– Félicitations.
– Il y a la culasse de la BM à faire, quand tu auras fini avec la Citroën, mais enfin, tu ne vas pas faire que ça de la journée… Les Bernard ont laissé leur voiture depuis trois jours. Il faut remplacer le bloc optique, on a reçu la pièce hier.
Il continua à déblatérer, le sourcil autoritaire, la ride frontale en tension. Gerardo écoutait, il savait que pendant l’été, quand les apprentis étaient en vacances, c’était lui qui était chargé de faire tourner la boutique. Son patron aurait bien été capable de lui greffer deux bras de plus pour lui en faire faire davantage.
On entendit un coup de klaxon depuis le parking, et le patron hurla qu’il arrivait.

La Citroën posa ses yeux vitreux sur Gerardo. Il appréciait ces moments de solitude. L’étroitesse du garage où les machines faisaient meute autour de lui. Il pensait à sa femme, il imaginait ce qu’elle faisait à cette heure-ci, il la voyait scanner les articles derrière sa caisse, hocher la tête en souhaitant la bonne journée aux clients, se perdre dans ses pensées peut-être, comme lui maintenant. Il la regardait derrière ses paupières en vissant et en dévissant le phare de la voiture des Bernard. Sa petite étiquette sur le chemisier bleu « Rosa-Maria »…
Il alla chercher un chiffon propre dans le placard de la loge où on avait installé le bureau, une petite pièce avec un chauffage d’appoint, avec des fenêtres sales et des calendriers périmés.
Pendant qu’il retirait le tissu de la pile, il entendit derrière lui qu’on l’appelait. Il se retourna, vit deux gendarmes en uniforme. C’est toujours mauvais signe, ça, pensa-t-il.
– Bonjour monsieur, commença le plus vieux, avec son crâne rasé pour cacher sa calvitie. Un crâne luisant. Vous êtes le patron ?
Gerardo fit non de la tête.
– Je suis tout seul aujourd’hui.
L’autre qui n’avait pas encore parlé, même pour dire bonjour, ajouta :
– On a besoin de vos services pour la réparation d’un véhicule.
– Vous n’avez pas des garages agréés par la gendarmerie pour ça ?
Le plus jeune et chevelu fit une moue étrange, une grimace qui se transforma en rictus. Les mains dans le dos, il fit :
– Si nous faisons appel à vos services, c’est que nous en avons besoin.
– L’équipe de notre garage n’est pas au complet et ceux qui travaillent sont débordés. Il s’agit de changer la courroie de distribution sur la camionnette, vous savez le travail que ça prend, on a besoin que ça soit fait rapidement, mais chez nous, ce n’est pas possible.
– J’ai déjà beaucoup de travail, moi aussi, je suis tout seul en ce moment. Gerardo ne cherchait pas à se défendre. Votre distribution, je ne peux pas la faire aujourd’hui.
– C’est un service à la Nation qu’on vous demande là, monsieur, répondit le chauve.
Gerardo les regardait, dubitatif. Il n’aimait pas qu’on le heurte, qu’on lui impose les choses qu’il devait faire.
– Où est le véhicule ?
Les gendarmes se tournèrent en même temps et firent signe derrière eux en montrant le parking.
– On vous le laisse tout de suite, mon collègue a pris une seconde voiture.
– De toute façon, il faudra que je commande la courroie.
– Si vous appelez tout de suite, vous l’aurez demain. Il n’est pas encore onze heures.
Gerardo le regarda encore. Le flic ajouta :
– J’ai été mécano avant d’être gendarme. Je sais comment ça se passe…
– Vous ne souvenez plus d’avoir été débordé ?
Le chevelu lui tendit les clefs et une pochette où se trouvait la carte grise.
– Pour demain soir, il faudrait qu’elle soit faite.
– Demain soir ? Non, c’est impossible. Laissez-moi au moins deux jours. Je ne peux pas avant.
Les gendarmes insistèrent, Gerardo se débattit. Mais il n’eut pas gain de cause.

Quand le soir tomba, Gerardo était encore au travail. Il avait appelé Rosa-Maria, lui avait dit qu’il renterait tard. Il lui disait pour ces saletés de flics, il avait toujours eu la haine contre l’ordre, il avait mal vécu son service militaire, il avait été tellement froid à chaque fois qu’il s’était fait contrôler qu’il avait toujours fini par ramasser une amende. Maintenant, ils venaient carrément l’emmerder sur son lieu de travail. Quand il eut raccroché, ça pestait encore en lui.
Il arriva chez lui harassé. Sa femme avait laissé une assiette sur la table, les pâtes avaient refroidi, le pain était presque rassis. Elle s’installa près de lui, mais il parlait à peine.
– Le gosse est rentré ?
– Non.
Il continuait à avaler sa soupe.
– Et il est où ?
– Je n’en sais rien, il doit être chez des copains.
– Hum…
Ils allaient bientôt se coucher quand ils l’entendirent rentrer. La porte d’entrée se ferma doucement. Ses chaussures jetées négligemment dans le couloir, il retira son manteau et découvrit un corps élancé, mince, sous une chemise bariolée. Il enleva son bonnet et une crinière brune, entortillée, apparut.
– Salut.
– Salut.
Le père regardait son fils, suspicieux comme toujours.
– Où étais-tu ?
– Chez David. Et quand bien même j’aurais été ailleurs, je ne suis plus un gosse, papa.
– Hum. Tu peux nous dire quand même quand tu pars et que tu rentres tard.
– Il reste à manger ?
– Non, tu n’as qu’à rentrer plus tôt si tu veux manger, on n’est pas un service hôtelier ici.
Le fils ne dit rien et alla à la cuisine. Le père le regarda marcher dans le couloir et disparaître derrière la porte. Il se demandait pourquoi son fils était sans cesse distant, pourquoi cela le mettait tellement en colère aussi. S’il avait travaillé, il aurait été autrement fatigué le soir, il ne serait pas rentré si tard, il n’habiterait même peut-être plus ici. Jusqu’à quand vivrait-il ainsi, dans sa maison ? Le gosse lui disait qu’il cherchait du boulot, le père savait bien que c’était faux. Où aurait-il été en chercher ? Il y avait vingt pourcent de la population au chômage dans cette ville. Sa femme elle-même multipliait les CDD. Toutes les usines avaient fermé les unes après les autres, puis vint le tour des boutiques.
Gerardo alla rejoindre le gamin dans la cuisine. Il cassait la croûte avec un morceau de pain et des rillettes. Le père s’assit aussi, en le regardant manger, sans dire un mot. Le fils leva les yeux, puis regardait à nouveau son assiette.
– Tu es allé faire une demande de RSA ?, lui dit-il.
Le fils mâchait son pain, le regardant par-dessous. Etait-ce le pain qui était si dur pour qu’il mît si longtemps à le manger ?
– Ouais.
Il se tut, mâcha encore. Le père attendait.
– Tu sais ce que m’a dit la guichetière ? Elle m’a dit : des comme vous, j’en vois tous les jours, mais pas seulement, des employeurs qui ont mis la clef sous la porte, qui avaient parfois vingt personnes à leur service. Pire encore, des avocats même. Des avocats, qu’elle m’a dit. Alors des comme moi…
Le père ne répondit rien. Il écoutait, une boule dans le ventre. Qu’est-ce qu’il aurait dit ?
– Tu veux une tisane ?
Le jeune fit oui de la tête, et Gerardo fit chauffer de l’eau dans une casserole, ne regardant plus que la casserole. Il remplit une tasse et la posa sur la table.
– Je vais me coucher. Je dois travailler tôt demain. Figure-toi que deux gendarmes sont venus au garage aujourd’hui.
– Qu’est-ce qu’ils voulaient ?
– Qu’on leur change une distribution.
– Ils vont dans des garages privés, maintenant ?
– C’est ce que j’ai pensé aussi. Apparemment, ils ont des problèmes avec les leurs. Alors ils viennent chez nous. Bonne nuit, Vincente.

Quand Gerardo fut dans son lit, il pensa au petit, à ce qu’il lui avait dit. Vraiment, c’était une sale époque. D’accord, nous n’étions pas en guerre, d’accord aussi sa famille n’avait pas faim, elle avait un toit, d’accord pour tout cela. Mais jusque quand ? Gerardo avait l’impression parfois de s’être prostitué devant la société, il ressentait comme un goût amer dans la bouche, devant le syndicaliste qu’il avait été, devant les coups de poing sur le bureau des chefs, jamais il ne s’était démonté, lui qui faisait grève dans le temps, lui sous les banderoles, sous la pluie, sous les journalistes, dans la merde engoncé quand sa femme perdit son travail que le gosse n’en eut jamais, et puis se dire finalement, à quoi bon ? Vincente aussi avait défilé dans les rues avec d’autres militants, le mouvement tempétueux de la colère faisant vague, les bras levés, et puis, là, l’année dernière, une bombe lacrymogène jetée dans la foule, l’asphyxie, la cohue, les CRS autour… Qui a envie d’aller respirer les gaz et les coups de matraque des forces de l’ordre ? Gerardo ne voulait pas que le petit y retourne, et Rosa-Maria moins encore. La violence, elle, était peut-être plus encore dans le cœur des hommes insoumis que dans les ruades légales et illégitimes de la police. Et peut-être même plus encore dans le cœur des hommes soumis contre leur nature, que dans le cœur des hommes insoumis tout court.

A sept heures, la clef de la maison, puis la clef du garage, puis les néons, refirent leur manège quotidien. Le patron était là cependant, le patron était là à sept heures du matin, et cela n’avait rien du quotidien de Gerardo.
– Bonjour, patron.
L’autre hocha à peine la tête.
– Est-ce que tu peux me dire pourquoi il y a une estafette sur mon parking ?
Le bonhomme avait un air pincé, comme s’il allait taper du pied d’une minute à l’autre.
– Oui.
Gerardo prit son temps avant de répondre. Il regardait le singe rougir doucement de colère et d’impatience. Oui, et il prenait le temps de le regarder, avec ses yeux quémandeurs et insatisfaits, son air supérieur dont il n’arrivait pas à se défaire.
Et naturellement, Gerardo poursuivit :
– Ils sont venus hier. Ils veulent qu’on leur change la distribution.
Il expliqua la situation, le patron ne se détendit pourtant pas. Le petit corps était bandé comme un arc, prêt à décocher n’importe quoi.
– Si vous aviez regardé dans le bureau, les clefs sont suspendues au tableau. La pochette de la carte grise est avec les autres.
Il avait dit cela d’un air si détaché, sans provocation aucune, que l’autre ne sut quoi répondre. Gerardo la connaissait bien, sa panique. Il savait bien pourquoi le chef était si inquiet. Était-ce pour tout le travail au noir qu’il faisait ? Ou bien peut-être qu’il craignait un contrôle à cause des apprentis. Il y avait des années que les jeunes-là étaient traités comme des esclaves, lampistes payés à coup de trique, qui seraient tout juste bons à changer des pneus chez Norauto… Ils étaient remplacés régulièrement, comme les saisons se suivent : dès que l’un tombait, un autre prenait sa place. Quinze ans avaient-ils tout au plus. Des enfants.
Le patron, rembruni, resta là au moins dix bonnes minutes, les bras croisés, raide comme le marbre d’une tombe. Gerardo finit par l’ignorer. Il avança le véhicule des gendarmes au milieu de l’atelier, au-dessus de la fosse. Il commença à travailler, puis, lassé, le patron partit.
Sous le capot bleu marine, le moteur semblait une glotte énorme dans un bec ouvert. Gerardo imaginait ce qu’il aurait pu raconter, les ivrognes zigzagant sur les petites routes et les gamins faisant la course, dans leurs vieux tacots achetés avec des économies de bouts de chandelle… Et les lieux d’accident, la femme avec la tête dans le volant, partie brutalement après une dispute, le camion ayant percuté un motard dans un mauvais virage…Et puis les secrets qui ne passeraient pas dans le journal : l’adjudante sur la banquette arrière, les suspensions de la bécane en flexions-extensions trente minutes durant… Finalement, elle aurait pu en raconter, des joyeuses et des tristes. Mais entre toutes, Gerardo pensait à la main droite levée comme un i, et à la main gauche qui faisait des cercles autour du coude… Les papiers du véhicule, s’il vous plaît. On va procéder à un contrôle éthylométrique, monsieur, vous voudrez bien souffler dans le ballon… Ils sont un peu lisses, ces pneus, dites-nous… C’était le mois dernier, le contrôle technique, monsieur… Il y était passé, Gerardo, par tout cela, il l’avait, la haine du flic qui l’avait humilié dans le commissariat, quand son père était venu le chercher, qu’il avait à peine dix-neuf ans, il s’en souvenait. Et celui qui avait lancé les grenades dans la manifestation contre la centrale nucléaire, que son fils à lui y était, qu’il était rentré avec un copain de galère en moins, que jamais ces pourris ne s’excuseraient devant les parents de ce gamin tombé sous la milice française, comme il y en avait déjà eu en mai 68… Et maintenant, l’estafette entre les mains, il pouvait faire ce qu’il voulait. Il avait la vie de ces mecquetons entre les mains, qui devaient avoir son âge, qui devaient bien avoir des gosses aussi, de l’âge du sien, mais des pantouflards qui ne verraient jamais fumer une bombe lacrymogène… Bande d’enfoirés, il pensait.

« Gerardo ! », toujours le patron qui laissait voler entre les néons sa mélopée vibrante.
Le garagiste se retourna, essuya son front du revers de sa main et laissa sur son nez une trace grise.
– Tu n’as pas encore fini, avec leur engin ?
Le garagiste ne bougea pas, l’œil inerte, la babine basse.
– Pour quand, ils la veulent ?
– Ce soir, et je ne chôme pas.
Le patron se pencha au-dessus du capot, regarda par terre la vieille courroie démontée, et près d’elle, la courroie neuve encore dans son emballage d’origine.
– C’est bien, on est débordé en ce moment. Si ces fainéants d’apprentis ne prenaient pas deux mois de vacances en été, tu en suerais moins. L’autre jour, j’ai croisé le directeur du CFA, je lui ai dit : pourquoi vous ne les faites pas travailler, en été ? Il y a du boulot pour eux, les gens veulent une voiture sûre pour partir en vacances. En hiver, à part changer des pneus, qu’est-ce que vous voulez qu’on leur fasse faire ? Mais tu penses bien, j’aurais mieux fait de parler à un mur…
– C’est sûr…

Le patron repartit, et Gerardo le regarda sans mot dire. Il se pencha, dans la fosse, reprit d’une plus vive ardeur sa tâche. Les gendarmes arrivèrent comme prévu, et comme l’avait envisagé Gerardo, c’est lui qui les accueillit. C’était toujours le chauve, mais l’autre n’était pas revenu. A la place, un homme aux épaules larges était là, les joues émaciées, la peau sèche. Le mécanicien leur fit faire le tour de la voiture, expliqua en un mot qu’il avait fait le travail demandé, et les invita enfin à prendre place dans la loge d’accueil pour le règlement.

– La gendarmerie ne fait pas de chèque, précisa le nouveau. On se charge de vous envoyer le règlement après le traitement de la facture.
– C’est bien la première fois que je vois ça, la gendarmerie qui vient dans un garage privé, des délais de livraison à avaler des lames de rasoir, et maintenant, le client qui choisit quand il règle ses factures.
– On vous signe une reconnaissance de dettes qui fait foi.
Le chauve regarda son collègue et lui dit :
– C’est Sylvie qui s’occupe de ça, elle ne met jamais plus de six mois avant de gérer un dossier !, et il pouffa de rire.
– N’écoutez pas mon collègue, renchérit le chauve. Vous serez réglé dans les meilleurs délais, tout au plus quinze jours.
– Vous savez, ce n’est pas moi le patron ici, les sous ne tombent pas dans ma poche. Quand bien même la facture ne serait jamais payée, à part la colère du chef qui résonnerait dans tout l’atelier, je n’encourrais pas grand-chose…

Le soir était tombé sur les trottoirs. Gerardo avait retrouvé son pullover et son jean. Il passa ses mains sur ses yeux, comme s’il avait pu en essuyer la fatigue. Il ne sentit même pas l’odeur de graisse sur sa peau, une odeur acide qui collait à lui. Il avait la gorge serrée, l’estomac comme un nœud de vipères. A la maison, Maria-Rosa le trouva froid, même s’il faisait un effort pour montrer l’indifférence de son humeur.
– Tu es malade ?
– Non, je te dis… Ça va aller.
Ils mangèrent en silence. Elle se disait « c’est le temps qui veut ça, les soucis… » Elle n’osait même pas lui parler de leur crédit, des coups de fil de la banque… Elle se tenait près de lui, elle lui tenait le bras, la tête penchée sur lui comme sur un enfant fiévreux, ses longues racines blanches comme une auréole.
– Où est le petit ?
– Sorti, répondit-elle.
– Sorti… répéta-t-il.
Ils voulurent aller se coucher, il aurait aimé que Vincente fût rentré.
– Tu t’inquiètes tous les soirs, mais c’est un grand garçon, Gerardo.

Il ne s’endormait pas. Il regardait le plafond à la lumière des réverbères. Il écoutait les bruits de talons sur le plancher du dessus. Il reniflait l’odeur des draps propres. L’insomnie lui donnait des démangeaisons, sans cesse il venait un peu bousculer sa femme du coude en se grattant. Elle lui murmurait « dors » et il ne dormait pas.

A deux heures du matin, la sonnerie de l’appartement retentit. Le vieux et la vieille sursautèrent dans leur lit. C’est elle qui répondit à l’interphone, mais il lui prit le combiné, à peine avait-elle dit « allô ».
– Vincente ?
– Gendarmerie nationale…
– Pardon ?
– Nous voudrions vous parler, monsieur, ouvrez-nous.
Il appuya sur l’interrupteur, il écouta le long grincement électrique du système de déverrouillage. Il attendit dans la cage d’escaliers. Sa femme était derrière lui, elle questionnait :
– Qu’est-ce qu’ils veulent ?… Vincente… où est-il ?
Deux gendarmes arrivèrent, des hommes que Gerardo ne connaissait pas. Ils avaient la mine grise, recueillie, imbécile et confus. Ils saluèrent leurs hôtes, Maria-Rosa les fit entrer, mais ils ne voulurent pas s’asseoir. Ils se tenaient dans l’entrée, se jetaient des coups d’œil maladroits.
– Nous sommes désolés, votre fils a été percuté par une voiture. Il est à l’hôpital.
– A quoi ?…
La mère roula des yeux. Gerardo la retint, ni l’un ni l’autre ne bougea.
– On va vous accompagner.

Quand Gerardo eut retrouvé ses esprits et qu’il put enfin parler, la voiture les escortait, scintillant rouge et bleu. Maria-Rosa n’arrivait pas à parler, tout son corps tremblait, sa lèvre avalait à mesure de son silence les larmes qui roulaient jusque là.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Votre fils a traversé au mauvais moment… Une voiture l’a heurté.
– Qui a appelé les secours ?
– La gendarmerie.
– J’ai dit qui a appelé les secours ?
Le gendarme se sentit blêmir. Il répondit :
– Le conducteur…
Ils arrivèrent à l’hôpital. La voiture alla se garer aux urgences, près d’une ambulance. Le gendarme appela rapidement un de ses collègues au talkie walkie avant de descendre de bord, puis il accompagna les parents de la victime jusqu’à la chambre. Vincente avait perdu connaissance. Un médecin vint à leur rencontre et leur expliqua quelles étaient les séquelles, du jargon… jusqu’à ce qu’il dît « lésions cérébrales » et « coma ».

Gerardo et Rosa-Maria passèrent la nuit ici. La nuit sembla une éternité. Au matin, Vincente était mort. Gerardo frappa sa tête contre les murs, ses poings, ses pieds… Qui ? Qui c’est qui a tué mon fils ? Il resta là avec elle, devant leur enfant, jusqu’à ce que vers onze heures, le chauve vint le chercher. Lui seulement. Gerardo ne voulait pas laisser son fils, ni son épouse. Mais le flic, dans sa froideur indifférente, l’attira avec lui jusqu’au commissariat. Là-bas, des hommes en bleu le regardèrent passer jusqu’au bureau du major.
– Asseyez-vous, monsieur.
Il obtempéra.
– C’est vous qui avez effectué des réparations sur le Renault Master de la Gendarmerie Nationale ?
– Oui…
– C’est cette voiture qui a percuté votre fils.
Gerardo leva lentement la tête, il balbutia, il ne voulait pas comprendre.
– La voiture a rencontré un incident technique, le conducteur a perdu son contrôle. Une enquête a été ouverte. C’est étonnant, n’est-ce pas ?
Gerardo se sentit mal, son visage devint pâle, son estomac serré. C’était étonnant.
– Vous m’accusez ? Vous m’accusez d’avoir tué mon fils ? C’est ça ?
Il se leva d’un bond, menaça du poing l’officier en hurlant :
– Vous m’accusez de l’avoir tué ? Mon fils ?
– Rasseyez-vous, monsieur. Je vais prendre votre déposition, hurler ainsi ne changera rien.
Il obéit. Il parvenait à peine à parler. Puis il repartit avec deux gendarmes, jusque chez lui.

Sa femme l’attendait, servilement. Les yeux si rouges qu’on ne voyait même plus de quelle couleur ils avaient bien pu être. Ils ne purent rien dire. Ils allèrent seulement veiller leur enfant qu’on n’avait pas débranché, qu’on n’avait pas tout à fait laissé mourir, eût-on dit. Gerardo prit la tête de l’enfant entre ses mains, il avait une tête christique, sous ses longs cheveux emmêlés, sous sa jeune barbe, sous ses égratignures. Gerardo le regardait, il ne pouvait pas être mort, il était chaud. Son enfant, non, ne pouvait pas, et lui, non plus, ce n’était pas pour lui, c’était pour… non… Et il lui demanda pardon, mille fois pardon, en baisant sa tête molle entre ses mains, pardon de l’avoir tué… Pardon, ce n’était pas pour lui, il le jurait, c’était… c’était très con… mais pas son fils, pas son fils… lui qui n’était pas un enfoiré… Et maintenant ?… Pardon… Pardon…

 

fin

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