Tuer le temps

par chloecharpentier

Quelle arme est assez puissante pour tuer le temps ? Car elle existe, il n’y a pas à en douter, il suffit pour cela de voir que Chronos est enterré avec ses pairs mythologiques, et que la clepsydre a laissé place à l’horloge numérique. C’est étrange, n’est-ce pas, de penser que nous sommes « la jeune génération », pour une humanité née il y a 2,9 millions d’années avant notre ère. Ne devrions-nous pas nous penser comme la vieille humanité, âgée de tant de siècles, humanité maintenue dans sa pérennité par le long fil de la vie transmis de mère à enfant ? Ne devrions-nous pas porter sur nos épaules tous nos ancêtres, sentir que tout l’apparat de la technologie, de ces modes de vie ultra-modernes, sont le produit d’un long temps, plutôt que d’une jeunesse éprise de nouveauté ? Un homme, en effet, se ride et se voûte avec les années, tandis qu’on voudrait voir dans les effets du temps sur l’ensemble de l’humanité, son juste contraire, un rajeunissement toujours plus poussé.

Voilà qu’aujourd’hui, le temps ne signifie plus grand chose, s’il rajeunit, s’il meurt, il ne laisse même peut-être plus de traces sur les visages des hommes, qui dès la première ride, parfois même avant, s’injectent de la toxine botulique sous les pores de la peau, comme si la seringue était cette arme de lutte qui « tue le temps ». Regardons Joan Rivers,  qui vient de s’éteindre, en ressemblant cruellement à un mannequin de plastique. A-t-elle tué le temps ? Elle vient d’y succomber, quoi qu’elle ait fait pour ne pas en porter les sévices. C’est qu’il faut à tout prix intensifier la courte page de vie qu’il nous est donné de vivre. Sur ce point, il est intéressant de remarquer le grand renversement qui s’est effectué entre les sociétés traditionnelles et les sociétés occidentales : concevoir la vie éternelle, qu’on la considère par la survie de l’âme ou par la survie de l’espèce (nous survivons dans nos fils), c’est mettre toute sa confiance dans le temps, lui remettre notre vie pour la prolonger sur terre, comme abolir ce même temps pour recouvrer l’éternité. Mais dans la société occidentale, il n’y a nulle part d’éternité, il n’y a que menace d’extinction, soit de nous-mêmes pour un futur fantasmé d’humains robotisés, soit de notre âme qui s’est désacralisée de toute sa hauteur. Il y aurait pu encore y avoir l’épais livre de la vie, il n’y a plus que la mince page qu’on résume par l’adage « la vie est courte », sans savoir exactement de quelle vie il s’agit. En réalité, d’un temps éphémère qu’il faut maximiser, par la consommation du bien-être, des vacances en promotion au Club Med pour oublier le stress des durs jours de labeur, par les activités chronophages, dévoreuses de temps, qui remplissent modiquement cette déjà menue page de vie.

Si j’ébauche de façon sommaire et peut-être satirique le gaspillage de la vie, c’est qu’il me semble que considérer la vie sous l’angle d’un instant fugace et consommable, c’est réduire à une machinerie éphémère le corps sacré et mystérieux auquel la vie est donnée. Ce gaspillage dans l’éphémère, dans l’irréversible, n’est qu’une idée toute moderne, qui correspond au déroulement du temps. Du calendrier sacré d’un monde qui a encore une gouvernance religieuse, le temps revient de façon circulaire, cyclique, à des fêtes qui célèbrent et réactualisent l’éternité du divin : Noël fait renaître chaque année le Christ, la fête du sacrifice ou fête du mouton, rappelle chaque année également la dévotion d’Abraham pour Dieu. Bien sûr, ces exemples sont des fêtes qui commémorent le texte religieux, mais ils permettent également de revivre comme les saints personnages, un moment sacré, une théophanie. Dans les religions plus anciennes, la célébration de la nature, le retour du printemps, les sacrifices faits aux dieux de la nature, permettaient de même de diviniser la terre, le ciel, l’eau et le feu, de façon ritualisée et régulière. Dans ces perspectives, il n’y a pas à faire peser sur la tête de l’homme l’épée de la brièveté de la vie, car la vie est éternité, par l’abnégation de l’individu sur le collectif.

Je n’en appelle à aucune forme de prosélytisme, je cherche seulement à pointer du doigt ce que l’humanité occidentale a fait de la conception temporelle : du cercle de l’Ouroboros nous sommes passés à une ligne historique, plate et irréversible. L’homme est rendu maître du destin historique, et ne fait désormais plus intervenir de divinité à intervalles réguliers, pour réactualiser le sacre de la vie. Désacraliser la vie, c’est contribuer à la division de toute chose, passer de l’ensemble collectif unitaire, à une masse d’individus indépendants, c’est faire de la vie de l’humanité, la vie de l’homme, c’est passer de l’objet sacralisé (la maison, un lieu saint, un événement important…) et unique (parce qu’imitation et confusion avec le modèle sanctifié) à une série d’objets dévalorisés parce que consommables et remplaçables. Il n’y a plus nulle part d’intérêt prêté à la cyclicité du Monde, c’est-à-dire du Monde créé par une communauté, quand bien même la nature révèle partout son caractère éternel et cyclique. Qu’y a-t-il de plus immuable que le cycle de la terre autour du soleil, que le jour qui se lève et le jour qui se couche, que les quatre saisons, que le cycle de la vie ? Et artificiellement, ou culturellement, dans le sens d’une post-culture ou culture modernisante, c’est-à-dire « ce qui est ajouté à la nature », l’homme se considère comme un jeune rejeton, non pas de Dieu, Éternel, mais d’une mère quelconque, non de la Mère Nature, Matrice éternelle elle aussi. Il a alors une vie prise à la dérobée, dans un laps de temps qu’il VEUT court, fugace, irréversible. Comment, alors, vivre autrement qu’en consommant la vie qui nous est donnée ? Elle est plongée dans le consumérisme et l’individualisme, puisque coupée de toute transcendance, de toute communauté solide, et ne se veut redevable de rien. Elle devient un temps d’existence aléatoire, historique, et n’appelle à aucune éternité, prise au piège de sa propre introversion.

Il serait ridicule d’invoquer un retour à des mondes qui n’existent plus, on ne ressuscite pas un dieu mort. Mais à l’heure du gadget, et de la gadgetisation de l’homme lui-même, car nous avons des humains, aujourd’hui, plus ou moins luxueux, avec plus ou moins d’options, n’est-il pas grand temps de reconsidérer la Vie de la Terre pour ce qu’elle est, un grand engrenage cyclique qui nous inclue dans sa roue ? Je n’appelle pas à quelque croyance que ce soit, mais à la considération de la Nature, à la splendeur éternelle qui en découle, à notre rôle d’habitants du Monde, responsable au même titre qu’une abeille de la préservation du monde. Considérer que nous sommes éternels, ce n’est pas s’aveugler d’une croyance ou d’une superstition, c’est se rendre non pas maître, mais serviteur légitime et reconnaissant de notre Monde, c’est servir en effet fidèlement, notre tâche d’être vivant, de terrien, fort de ses ancêtres, de ses contemporains (de ses frères dirait tout texte sacré), et de ses fils. Nous enfantons l’éternité, comment osons-nous nous arrêter et nous encenser l’esprit de mille détails fugaces, en appelant Botox l’île miraculeuse que ne purent atteindre que les dieux, l’île de l’immortalité ? Le seul bain de jouvence qui existe n’est pas dans le dernier i-Phone, démodé six semaines après sa sortie, ni dans l’argent amassé en tas et couvert d’une sueur visqueuse, dépensé à la salle de sport ou en soin du corps, il est dans la paix de l’esprit et du corps, qui ne s’achète pas. Je ne suis pas rétrograde, je loue les bienfaits de la science guérisseuse, mais rien ne guérit mieux le corps et l’esprit que la sagesse. Ce n’est pas là une parabole, il suffit de se dire qu’un mode de vie sain préserve l’homme de bien des maladies, ainsi que l’équilibre corps/esprit, enseigné par la méditation dans les cultures traditionnelles ancestrales comme le yoga (qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres – et que se gaussent de découvrir comme technique psychologique du bien-être/bonheur des professeurs de sciences humaines émérites, alors qu’il n’y a qu’une ponction des sciences traditionnelles retraduites en langage pseudo-moderniste et scientiste).

C’est de l’ignorance profonde que ce mode de vie occidental actuel, un enterrement de nos vieilles traditions, et même de notre vieille humanité, que ne résolvent pas les modernistes imbus de leur aveuglement. J’en appelle simplement au bon sens.

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