Système clos

par chloecharpentier

A quoi sert de penser ? C’est, on dirait, un temps perdu, ni bon à la consommation, ni bon à la production. Penser, c’est sortir d’un système clos, qu’il soit politique, social, économique, culturel… Car c’est une forme de vie intellectuelle, c’est la pesée attentive, qui remet en question toutes les préexistences, quelles qu’elles soient. J’ai dit que penser n’était pas non plus un système de culture, car la culture est ce qu’on ajoute à la nature. Penser est-il un ajout ? N’est-ce pas plutôt une forme vive de la compréhension ? Comprendre, c’est « prendre avec », c’est-à-dire prendre avec soi ce qui est autour, penser ne peut pas être un rejet de la nature, c’est un rejet du reste, ce qui est autre chose que la nature.

Quand je songe à tout ce qui nous donne lieu de penser, il me vient plus vite à l’esprit ce qui nous prive de penser, car la liste, quoiqu’elle soit plus longue, est mieux connue de nous. Ne pas penser, c’est travailler à une tâche close, définie, ou même définitive, tandis que la pensée est ouverture sur l’infini. Travailler ne permet pas de penser, travailler permet de produire. Ne pas penser, c’est absorber sans recul ce qu’on nous vend pour de la nourriture pour l’esprit, c’est la vitesse effrénée des bandes d’images, auxquelles ne réagissent que les émotions, pas les sens intellectuels. Regarder un film, une émission, de la publicité, c’est absorber. Tout au plus ne peut-on penser que lorsque l’image s’est arrêtée, que l’on peut faire taire nos émotions, et non nos sentiments comme certains pourraient le croire, que le calme est revenu. Leur langage prend l’apparence du nôtre et ne nous laisse plus penser. Voir et écouter sont le propre de l’humain qui interagit, avec quoi interagir lorsqu’on regarde la télévision ? Mais jouer à un jeu vidéo, n’est-ce pas penser à tout ce qu’il faut faire pour que les personnages se meuvent et vainquent un ennemi ?… Je ne crois pas, il me semble plutôt que c’est là réfléchir, trouver une stratégie, avec toute la concentration que cela demande. Réfléchir n’est donc pas penser ?

Penser, je crois, n’est pas être absorbé ni absorber, c’est être vide pour mieux être plein. Lorsque je contemple, je ne regarde pas, je laisse parler le silence. La contemplation est un mode de pensée. Penser vide notre esprit de la voix qui l’encombre et connecte intrinsèquement mon corps, mon esprit, à tout le reste, la contemplation n’est plus figée sur un objet de regard, mais sur l’ensemble, sur l’Un. La musique la plus élevée vous entoure l’âme et l’élève avec elle, elle ne parle pas votre langage de consommateur ou de producteur, elle vous dit autre chose, sans mot, elle ne dit rien pour tout dire. Le moindre chant d’oiseau, le merle qui s’est posé à la fenêtre, les pigeons qui roucoulent sur un fil électrique, et le glas des oiseaux de mauvais augure eux-mêmes, savent mieux parler que nous. N’est-ce pas pour cette raison que les alchimistes sont ceux qui parlent la langue des oiseaux ? L’or qu’ils fabriquent est la substance de la pensée, non de la réflexion, non de la passivité, celle qui se met en vase clos ; même s’il serait bien une passivité digne d’estime, la passivité du vide contemplatif, mais elle n’est qu’une fausse passivité elle aussi, car rien ne sera jamais aussi actif qu’elle pour recevoir et rendre, s’unir, avec l’ensemble de l’Un-ivers.

 

Aujourd’hui, alors que l’on dénigre toute contemplation, que l’on taxe d’immobilisme la pensée, qu’on lui préfère mille fois le geste laborieux du technicien et la réflexion raisonnable et bornée de l’ingénieur, que reste-t-il pour sortir de ces tristes frontières d’homme ? Ce sont les mêmes denrées que les loisirs. Tout est confondu : les loisirs ne sont plus même là pour affranchir l’esprit. Pour les latins, les negotium, qui donnèrent le terme de négoce, étaient les tâches de ceux qui n’avaient pas le temps de penser, parce qu’ils travaillaient, au tripalium donnés comme des bêtes de somme ; tandis qu’à l’otium se réservaient les intellectuels, les oisifs, ceux qui, à loisir, pensaient le monde et bâtissaient des écoles de penseurs. Des travailleurs, nous fîmes des gens de race noble, et des oisifs, des mécréants vicieux. Vice et vertu, il n’en est plus rien, depuis que la sagesse ressemble à une machinerie, et que la machinerie se voit louée de toutes les qualités d’esprit.

Tout est mécanisé, jusqu’à la plus petite parcelle de cerveau. Les politiques dissertent en termes de schémas économiques, sociaux, culturels, en termes de chiffres réfléchis, de statistiques, de probabilités. Les citoyens rejettent, hurlent, vacillent dans l’immobilisme passif, celui de l’esprit, vers lequel ils sont indubitablement attirés. Tout est fermé sur soi, sur un petit nombril qui n’a rien du nombril du monde : c’est, je crois, ce qu’on s’évertue à appeler individualisme. Mais il suffirait de penser, de laisser venir à soi le frein de la nature afin que soit rétabli le rythme naturel des hommes, pour qu’il n’y ait plus de rejet, mais unité. La pensée ne vient pas des livres d’étude, les livres d’étude ne donnent pas de pensées, ils ne donnent que des méthodes pour laisser venir à soi la pensée.

Il ne manque cependant à l’oisiveté du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille s’appelât travailler.

Jean de La Bruyère , Les Caractères, « Du mérite personnel ».

Que l’oisiveté reprenne son nom, pas celui de mère des tous les vices, mais de toutes les vertus.

C.C.

Publicités